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  • : Ce blog fut d'abord dédié à l'avenir de la l'édition littéraire aujourd'hui moribonde. Après quatre mois et une quarantaine d'articles, j'ai eu le sentiment d'avoir fait le tour de la question et éprouvé le besoin d'une démarche plus méthodique. Je me suis donc attelé à un livre sur le sujet. Les articles restant d'actualité, je laisse ce blog en ligne, mais il n'est plus alimenté.
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édition

Mercredi 20 décembre 2006

L'édition littéraire ne survit, chez les rares éditeurs de qualité, qu'avec un statut de "danseuse", au prix d'une surproduction de livres dénués d'intérêt ou grâce à la publication d'ouvrages pratiques comme les dictionnaires, les manuels de bricolage ou de cuisine.

La situation est grave, car, non seulement les lecteurs se raréfient et lisent moins, mais les ouvrages pratiques désertent l'édition classique pour l'édition sur CD, DVD ou Internet. De plus, le système de diffusion du livre par "office", qui est mal connu du grand public, est absolument aberrant : trois fois par mois, le libraire reçoit d'office, c'est-à-dire sans le demander, les derniers livres de tel et tel éditeur. Certes, il a signé un contrat avec le diffuseur pour ces envois automatiques, mais il y est plus ou moins forcé, car, refuser "l'office", c'est se priver d'un certain nombre d'avantages, dont le moindre n'est pas une remise supplémentaire de l'ordre de 10% !

Ce n'est pas tout : ces livres en office sont payés par le libraire, et retournables, donc remboursables, au bout d'un an. Dans la pratique, ils prennent le chemin du retour après quelques mois. Parfois, même, les cartons repartent comme ils sont venus, sans déballage. C'est le cas quand des diffuseurs peu scrupuleux, pour doper la vente d'un ouvrage, forcent la "grille d'office" sur laquelle ils se sont entendus avec le libraire.

Ce système est propre au livre et une particularité française. Il est lourd de conséquences parce qu'il encourage les éditeurs à faire de la "cavalerie". En effet, les libraires – pourtant les plus pauvres de la chaîne du livre... après les auteurs ! – font la trésorerie des éditeurs. A peine l'éditeur a-t-il publié qu'il rentre dans ses fonds avec le paiement des 1000 ou 2000 ouvrages mis en place dans les librairies. Mais quelques mois plus tard, on fait les comptes. Si le bouquin s'est bien vendu, les retours sont peu nombreux et l'éditeur s'y retrouve. Si les retours sont massifs, non seulement il faut rembourser les invendus aux libraires, mais le diffuseur pénalise l'éditeur à proportion du taux de retours jugé abusif. Cela dit, entre temps, l'éditeur a publié au moins un nouveau titre, et sa mise en place lui permettra de rembourser les libraires pour les invendus du titre précédent. Si ce nouveau titre fait encore un bide, il faudra, une fois de plus, un nouveau titre pour sauver les meubles, mais cette fuite en avant ne marchera pas indéfiniment.

Le pire, c'est qu'à ce petit jeu-là, l'éditeur est contraint, mois après mois, de publier encore et un peu plus – et n'importe quoi pourvu que ce soit "porteur". Résultat, les tables des libraires sont envahies, et la plupart des bouquins n'auraient jamais dû être édités.

Ces considérations n'ont rien d'original, non plus que la prospective qui en découle :  les petits libraires vont mourir les uns après les autres, quelques gros se maintiendront après avoir muté en multistores culturels, mais ils seront eux-mêmes menacés par les FNAC et autres Cultura, et, à terme, étant donné le désintérêt croissant pour la lecture, il ne restera plus de librairies que dans un coin des grandes surfaces généralistes.

L'édition se sera elle-même singulièrement et grossièrement simplifiée, sacrifiant la biodiversité culturelle pour ne proposer que des produits de marketing banalisés. Les livres, en somme, ne connaîtront pas d'autre sort que les tomates, dont la production est limitée à trois ou quatre variétés, choisies parmi des milliers, pour leur résistance aux chocs et au pourrissement, et comme elles sont cultivées sous serre, elles n'ont aucun goût – ce qui, paradoxalement, est un avantage, car elle est adaptée au marché le plus large !

Internet contribue au déclin du livre et de la littérature, ne serait-ce qu'avec un monstre de la distribution comme Amazon, qui doit tuer chaque jour des dizaines de bons libraires en France, mais la situation s'est dégradée bien avant le règne d'Internet. La marchandise-chiendent progresse sur le terrain du livre depuis plusieurs décades. La plupart des éditeurs ne cherchent plus que le "coup" qui va faire leur fortune ou leur éviter le dépôt de bilan, même dans le secteur de l'édition pour la jeunesse qui, jusqu'aux collections "Chair de poule" (Bayard) et "Harry Potter" (Gallimard) visait plutôt les long sellers que les best sellers et restait ouverte à la créativité des auteurs.

L'éditeur moyen, à l'affût de la combinaison gagnante, ne cherche même plus à se donner la caution de financer des livres "difficiles". Au contraire, avec la complicité d'une critique littéraire au degré zéro, elle-même victime, il faut le reconnaître, de la banalisation et de l'inflation éditoriale (la médiocrité est contagieuse), l'éditeur trompe le client avec un label "qualité littéraire" qui n'a pas plus de fondement que l'oméga 3 anti-cholestérol affiché sur les boîtes de faux beurre.

L'édition n'étant plus une affaire de goût et de culture mais de flair commercial (tous ces lauriers tressés sur la tête d'une Françoise Verny, démiurge avinée enfantant des têtes de gondoles !), quand ce n'est pas, tout bonnement, la production au kilo et au kilomètre de livres se ressemblant tous, insipides comme un téléfilm, les éditeurs se recrutent à Sup de Co pour les postes à responsabilité, et l'éditeur tout-venant, chargé de la nullité du produit, du "contrôle non-qualité", celui-là, c'est n'importe qui : bac + 3, une licence de lettres pour faire propre, un salaire à peine supérieur au smic – et ce sont ceux-là, sous la coupe de directeurs commerciaux ignares et sans fantaisie, qui président à la destinée de la littérature française ! Nadeau, Pauvert, Losfeld, au secours ! Il n'y a plus d'éditeurs. Ceux qui restent ne tiendront pas longtemps la rampe, ils abandonneront ou cèderont peu à peu – l'ennemi est sournois et patient – à la connerie régnante, dont "les forces sont démentielles", comme le dit le philosophe Yves Michaud.

Dans cette situation, les auteurs sérieux sont forcément maltraités. Les 10% de droits traditionnels sont, depuis pas mal d'années, amputés des 2% attribués à la "direction de collection". Cette fonction a été inventée dans les années 60 par un gestionnaire génial à sa manière, puisque le directeur ou la directrice de collection fait l'essentiel du boulot (lecture, re-travail du texte avec l'auteur, rédaction de la 4 de couv., envoi des prière-d'insérer, promotion dans les salons-bidons etc.) et qui est-ce qui le/la paye ? L'auteur ! Il ne gagne pas grand chose, il est vrai, c'est une fonction honorifique, mais très courrue (riche d'espoirs souvent déçus, les places étant très chères, dans ce petit milieu), et l'éditeur ne débourse pas un euro. De plus, avec la complicité de l'AGESSA (la caisse de sécurité sociale des auteurs), qui traque les faux auteurs quand ça l'arrange, ces messieurs-dames sont payés en droits d'auteurs, c'est à dire avec des charges sociales très réduites. Et d'ici qu'ils se prennent pour des auteurs, il n'y a qu'un pas...

Autre exemple de perte d'avantages acquis par les auteurs : certaines maisons d'édition imposent sans vergogne des contrats audio-visuels stipulant que, des 50% traditionnels alloués à l'auteur en cas de vente de droits d'adaptation, seront déduits des "frais de gestion" engagés par l'éditeur pour la commercialisation de ces droits ! Pire : les auteurs se voient proposer des contrats cédant royalement 20% de la vente des droits. Comme la probabilité de vente des droits au cinéma ou à la télé est très faible (sauf, peut-être, pour les polars, qui caracolent toujours en tête de l'audimat, on se demande pourquoi et on a raison de s'inquiéter sur la santé mentale du grand public!), l'auteur signe, trop content que son texte voit le jour.

L'auteur est aujourd'hui la dernière roue du carrosse. Quand il envoie un texte par la poste, il peut espérer au mieux 50% de réponses. Autrement dit, 50% des éditeurs manquent de la politesse élémentaire. L'auteur de ce manuscrit arrivé en Colissimo est pour lui, a priori, un nobody perdu au fond de la province profonde. Pauvre auteur ! Il n'a rien compris à rien. Il n'a pas compris que ça se joue sur Paris-surface, l'édition. Et même dans le VIème et VIIème arrondissement. Entre initiés élevés dans le même bocal. Le nouveau directeur de la collection "Fiction et Cie" au Seuil, Bernard Comment, se vante d'avoir publié un manuscrit envoyé par la poste. Quel homme ! Il ose même déclarer : "Je reste tout à fait ouvert aux propositions émanant de ma boîte aux lettres." Tu parles!

  Nous ne gagnons pas notre vie comme auteurs, nous faisons des ateliers d'écriture, des journaux d'entreprise, des ménages, de la maçonnerie, du baby sitting... et nous ne pouvons nous empêcher de penser – une pensée très mesquine, à peine avouable – que la standardiste d'Actes Sud, de Gallimard ou de Grasset, elle, gagne sa vie avec le livre. Nous hésitons à revendiquer, par peur de nous griller auprès d'un éditeur qui nous publie comme il en publierait un autre, alors, s'il vous plaît, ne faites pas le mariolle, pour qui vous vous prenez ? Nous devons nous estimer heureux qu'il prenne le risque de nous éditer. Il faut bien se mettre dans la tête qu'un éditeur n'est pas un commerçant ordinaire, qu'il est au service de l'art, que la marchandise qu'il balance sur le marché bénéficie d'une "exception culturelle" et que s'il fait du profit, c'est sans le vouloir, presque contre lui-même. Telle est l'image qu'il entretient pour gruger les auteurs crève-la-faim.

Par Périgot
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Vendredi 22 décembre 2006

 Internet sera l'instrument du renouveau de la littérature, de sa libération, dans un territoire occupé par les marchands de soupe. Pas Internet tout seul : Internet ET l'impression numérique, encore appelée "impression rapide" ou "impression à la demande". Cette dernière expression est particulièrement significative.

Les détracteurs d'Internet, défenseurs du livre, ricanent déjà, en disant : on va nous resservir l'édition en ligne, sur écran, qui a déjà fait chou blanc avec un site comme 00.00 heure, ou, au mieux, c'est à dire en moins pire, l'édition numérique téléchargeable sur des feuilles de quelques microns truffées de composants miniaturisés, du faux papier dans un pseudo livre à sang froid se prêtant à tout et n'importe quoi, de La Chartreuse de Parme à l'Almanach Vermot.

Non !  La libération de la littérature se fera avec des livres, de vrais livres, en papier, avec couverture cartonnée, qu'on pourra enfourner dans sa poche et sortir dans le métro.

En vérité, c'est surtout le développement de l'impression numérique qui va changer la donne. Un site américain, lulu.com, débarqué depuis peu en France et initié par Bob Young, militant de l'open source, créateur de la distribution Linux, Red Hat, prétend mettre à la disposition de tout un chacun, sans bourse délier, l'impression et la diffusion d'un livre. Dans un interview sur 01net.com, Young a déclaré : "Internet libéralise le métier de l'édition du livre, comme les logiciels libres l'ont fait pour l'édition informatique. C'est  l'open source  du marché du livre."

Lulu propose trois types de services : un service-conseil pour la mise en page et  la préparation du document imprimable, un service d'impression et un service de vente en ligne. La plus grande nouveauté réside dans la performance de l'impression numérique, puisque l'imprimeur Lulu peut sortir 1 exemplaire d'un livre broché de 150 pages, en noir à l'intérieur mais avec une couverture en couleurs, pour le prix de 6€ ! Vous aurez une remise de 22%, si vous en commandez 100, ce qui portera le coût de l'exemplaire à 4,70 €, c'est à dire à peine plus que le coût du même ouvrage imprimé en offset à 2000 exemplaires.

Ce livre imprimable "à la demande" vous en fixez vous-même le prix de vente public en prévoyant une ristourne de 20% à Lulu, qui, en plus de l'impression, honorera les commandes. Par exemple, vous proposez le livre à 15€. Aux 6€ de fabrication s'ajouteront 3€ pour Lulu, 3 + 6 = 9, soustrait de 15 = 6€ pour vous, soit 40% de droits d'auteur (la TVA, je ne sais pas comment ça marche avec un produit fabriqué et vendu à l'étranger, puisque Lulu est américain). Même PPDA, "l'écrivain" français qui caracole en tête des ventes, n'a pas un tel %.

Mais là n'est pas l'intérêt, à mon sens. Je ne suis pas un défenseur de l'auto-édition ou du compte d'auteur (qui n'est que de l'auto-édition camouflée par une arnaque). L'auto-édition n'a d'ailleurs pas à être défendue ni pourfendue. Elle est de fait. Et parfois la bienvenue : Proust a édité les Jeunes filles en fleurs à compte d'auteur, après le refus de Gide chez Gallimard. Il est regrettable que John Kennedy Toole se soit suicidé plutôt que d'auto-éditer sa Conjuration des imbéciles refusée partout. Mais, pour m'être occupé de collections romanesques à une certaine époque, et aussi comme imprimeur, faisant tourner les machines pour des auto-éditions, je sais que les textes de valeur sont rares.

Qu'est-ce qu'un texte de valeur ? Ça, c'est une autre histoire, et je raconterai un jour ou l'autre dans ce blog ma soirée avec l'éditrice d'une maison d'édition considérée comme importante autour du thème : quels sont les critères d'une œuvre de qualité ? Autrement dit : qu'est-ce qui guide dans ses choix l'éditrice d'une importante maison d'édition ? Affligeant !... Mais c'était une question-piège, car il n'y a pas de réponse objective. C'est une affaire de goût. Mais attention ! pas le goût de n'importe qui : le goût de gens de goût... On n'en sort pas... Ce que je reproche seulement à l'éditeur moyen et à l'éditrice que je viens d'évoquer, c'est de ne pas reconnaître cette relativité et de décerner des labels au nom d'une qualité littéraire objective qu'ils sont incapables de définir.

Elle est loin, l'époque où Flaubert pouvait se dire "au service du Beau". Toutes nos valeurs, y compris esthétiques, sont aujourd'hui à la dérive, comme les icebergs du Groenland. Elles ont fondu. Je ne suis pas un nostalgique du passé, je cracherais plutôt sur les vieux cons bornés qui disent "de mon temps", mais il faut reconnaître que nous vivons, en tant qu'écrivains, dans l'inconfort permanent. Mais c'est la même chose pour les profs, les plombiers, les employés... Sale époque!

Bref, il reste qu'un texte franchement mauvais ou totalement insignifiant – désolé pour les auteurs qui ont pu se donner beaucoup de mal, consacrer à leur texte beaucoup de temps en témoignant d'une sincérité absolue – ça se repère sans hésitation, souvent dès les premières pages, et que l'écrasante majorité des textes littéraires qu'on m'a demandé d'imprimer ou qu'on m'a soumis en tant qu'éditeur étaient ni faits ni à faire.

Mais je me refuse à tout discours élitiste du style : si tout le monde peut publier, nous allons être inondés par la médiocrité et les bons livres se perdront dans un tsunami de conneries... Que les gens écrivent (il y en aurait deux millions en France - mais on se demande comment ils ont pu être comptés), c'est une bonne chose, rassurante sur la santé mentale collective. Au moins, il n'y a pas que des supporters de foot et des piliers de télé dans notre bon pays ! "Tout le monde devrait écrire", c'est le titre de l'excellent essai de Georges Picard aux Editions Corti : «Pour être au clair avec soi-même, pour savoir de quoi sa propre pensée est réellement capable, l’épreuve de l’écriture paraît cruciale. Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment. Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude. » Et libre à quiconque de publier s'il en a les moyens. C'est même un signe supplémentaire de santé. Le journal intime a quelque chose de maladif.

Claude Durand, directeur des Editions Fayard, créateur dans les années 70 de la belle collection "Combats" au Seuil, éditeur comme on n'en fait plus, s'est exprimé sur la question, dans un interview à France Culture : l'édition sur Internet, dit-il en substance, conduira à la publication de tout et n'importe quoi, puisqu'il n'y aura plus le filtre de l'éditeur, et le lecteur ne s'y retrouvera plus. C'est une pensée inconsistante, qui trahit l'homme du sérail défendant le sérail. Internet va voir émerger des éditeurs d'un type nouveau, qui joueront leur rôle de "filtre" dans une édition renouvelée, métamorphosée par la technologie. Les Gallimard, les Calmann-Levy, les Denoël, les Grasset se sont fait un nom, une réputation à une époque où les livres s'imprimaient en typo. Il leur a fallu des années pour s'imposer. Il faudra des années (mais sûrement moins) pour que s'installe, au bénéfice des lecteurs, une nouvelle génération d'éditeurs adaptée au numérique et au web.

Et cette nouvelle génération aura l'avantage d'être libérée du souci de rentabilité. Revenons en effet à l'impression à la demande telle que la propose lulu.com. Elle libère l'éditeur de tout besoin de trésorerie, c'est le "flux tendu" parfait qu'elle lui offre, puisque le livre est fabriqué à la commande!  Et l'un des maillons de la chaîne du livre saute : le distributeur, qui stocke les ouvrages imprimés et sert les commandes. Voilà 10 à 15% d'économisés!

Belle conséquence : on ignorera jusqu'à la notion même de "risque éditorial" dans lequel se drape aujourd'hui l'éditeur et qui fonde son pouvoir. L'éditeur de demain connaîtra le même confort que les jeunes, dans les années 70, à qui la pilule a donné la liberté d'aimer sans se préoccuper des "conséquences" ! C'est un esprit nouveau qui soufflera sur l'édition, ou plutôt : l'esprit, à nouveau, soufflera sur l'édition. Les meilleurs éditeurs éditeront ce qu'ils estimeront digne d'être édité, un point c'est tout. La culture et le goût – essentiel en édition – pourront reprendre leurs droits. Pour citer Bourdieu, le livre aura reconquis un "univers autonome". Et, peu à peu, ça se saura, chez les lecteurs. Ainsi que chez les bons libraires, ceux qui auront survécu et ceux que ce nouvel état des choses encouragera à naître ou à renaître.

Par Périgot
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Samedi 23 décembre 2006
Depuis quelques mois, Lulu fait parler de lui. Comme je le disais hier, il ne casse pas seulement les prix, il les aplatit complètement, puisqu'il permet d'imprimer et de publier gratis – et ce n'est pas une gratuité-bidon destinée à piéger les gogos: vous mettez en page le livre que vous avez écrit (ça, il faut savoir le faire, mais Lulu vous conseille comme il peut), vous l'envoyez par le Net et Lulu fait le reste. Si votre livre trouve des lecteurs (ça, c'est un autre problème), Lulu vous enverra régulièrement des royalties. Elle est pas belle, la vie ?

Lulu annonce 55.000 titres à son catalogue et 65.000 ventes par mois, mais il est loin d'être parfait, il faut le reconnaître. D'abord, le site est très mal foutu, très mal traduit et parfois pas du tout. Le choix du format et du papier étant très limité, il est difficile de personnaliser son bouquin. Mais, surtout, Lulu l'américain imprime en Amérique, ce qui alourdit le transport : entre 5 et 15 €, souvent plus cher que la fabrication, et les délais de livraison sont longs.

L'imprimerie Jouve, imprimermonlivre.com, est une autre solution. C'est une imprimerie parisienne dédiée à l'auto-édition. J'ai lu quelque part que cette orientation commerciale avait pour origine le dépit d'un Jouve, je ne sais plus quand, après le refus de son manuscrit par tous les éditeurs. C'est moins confortable que Lulu, puisque Jouve n'imprime pas à moins de 50 exemplaires et qu'il n'honore pas les commandes (il propose seulement une vitrine sur son site). Mais les tarifs sont intéressants : à 50 exemplaires, l'unité est à peu près au même prix que chez Lulu. Quand on publie, on espère tout de même vendre au moins 50 exemplaires et l'investissement reste peu important (par exemple, de l'ordre de 300 € pour un bouquin de 128 pages). Chez Jouve, on choisit son format, même si l'A5 est conseillé comme le plus rentable, et plusieurs papiers sont proposés. Le service conseil est impeccable, sous forme d'une série de PDF, mais aussi en direct, par chat. Enfin, on n'a pas ce problème de coût du port. Mais il faut faire sa distribution soi-même...

J'ai reçu un commentaire qui dit : tout ça est bien joli, mais la diffusion ?

C'est là qu'Internet intervient. Tous les libraires ont désormais un site Internet, ou au moins une messagerie. Donc l'époque sera révolue du représentant, poor lonesome cow-bow, qui va de ville en ville, de librairie en librairie, dans son break chargé de specimen ! Le libraire recevra une version intégrale du livre à paraître et cet envoi ne coûtera rien à l'éditeur. La lecture sur écran n'est pas agréable, mais elle suffira pour que le libraire se fasse son idée sur le livre et décide ou non de le proposer sur ses tables.

Finie aussi, l'ère des offices et des "grilles d'offices" trop souvent forcées : le libraire ne vendra plus que ce qu'il aura choisi en connaissance de cause. Selon son intérêt pour le livre, il en commandera 1 ou 10 ou 20 - ou, plus exactement, il en fera imprimer 1 ou 10 ou 20. Plus il en commandera, plus sa marge sera importante, mais il n'aura pas cette absurde faculté de retour et de remboursement qui mine la vie du livre en France depuis des dizaines d'années, résistant à tous les audits et à toutes les tentatives de médiation entre les partenaires économiques du livre.

On peut déjà constater que la critique littéraire a déserté les journaux (la télé n'en parlons pas !). La plupart des articles remâchent le prière d'insérer de l'éditeur. Les "journalistes" ne lisent pas les livres, ils les reniflent, c'est pourquoi ils vont dire à l'attachée de presse, pour s'en débarrasser : "Excusez-moi, mais ce livre, je ne le sens pas." (sic). La vraie critique littéraire, vous la trouvez sur le Net, aujourd'hui. Sur Zazie, par exemple, et je suis persuadé que Zazie fait plus vendre qu'un bon article dans le Monde des Livres. Une amie a eu le plaisir d'avoir un bon article, copieux (la surface compte avant tout !) dans le Monde des Livres et dans Télérama. Elle vient de recevoir ses chiffres de vente, au bout d'un an : 900 exemplaires, et chez Gallimard, s'il vous plaît !

De nouveaux circuits fonctionneront. Je pense à la communauté des blogueurs et blogueuses. J'ai constaté avec stupéfaction qu'il y avait 5000 blogs consacrés aux livres chez over-blog.com. Il doit aussi y en avoir pas mal sur blogger, canal-blog etc. Des milliers, peut-être des dizaines de milliers de lecteurs et lectrices passent un peu de temps chaque jour ou chaque semaine à partager leurs lectures, à promouvoir des livres en quelque sorte.

Tout ça pour dire qu'Internet va aussi révolutionner la diffusion et la promotion des livres.

Tous à nos plumes !

Par Périgot
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Dimanche 24 décembre 2006
    Le livre ordinaire - je veux dire : le livre tel qu'il est traité ordinairement, d'un auteur qui n'en est pas à son coup d'essai mais n'a pas accédé au statut de vedette, ce livre-là ne fait pas plus de trois petits tours avant de disparaître de la circulation. Sorti du carton par le libraire, il rejoint le tas de nouveautés pas toujours étalées sur la table par manque de place. Dans le meilleur des cas, disposé à la verticale au milieu de la table, il se détachera des autres, ou encore - fin du fin - il trônera sur la caisse du libraire, avec la mention "A lire absolument". Le chouchou du libraire. Mais ça ne se passe comme ça que chez les libraires qui lisent et conseillent, autrement dit les "bons libraires", qui ne sont, au fond, que des libraires qui font leur travail. Il n'y en a pas tant que ça en France. Mettons 5% sur les 2500 magasins qualifiés de "librairies". Une centaine. Ça fait peu pour faire un best seller, d'autant que les librairies n'assurent plus que 20% des ventes de livres (20% par les clubs, 20% par les grandes surfaces spécialisées type FNAC, 20% par les hypers).
    Bref, la porte est étroite et se referme très vite.
Le livre qui ne s'est pas vendu sur les tables a peu de chances de continuer sa vie dans les rayons, car la librairie moyenne n'a pratiquement plus de fonds en dehors des collections de poche (et encore ! la publication en poche s'étant vulgarisée, si l'on peut dire, n'étant plus réservée aux titres qui ont marché en première édition, le libraire trie dans le catalogue; elle est déjà loin l'époque où il réassortissait systématiquement le numéro manquant du Livre de Poche Hachette, qui était alors unique en son genre). Or trois petits tours, c'est insuffisant pour que le bouche à oreille se développe. N'étant plus visible nulle part, le livre tombe dans l'oubli.
    Vous écrivez un livre soir après soir et week-end après week-end, parce qu'il faut bien "gagner sa vie" pendant le jour et la semaine, et ce pendant une année, si vous avez un peu d'exigence. Un texte peut se faire pressant et envahir vos pages, mais il vous faudra nécessairement le repenser, le remodeler au long de quelques mois avant de le juger apte à voler de ses propres ailes, et il y a tout lieu de penser qu'il n'est pas né d'hier au fond de votre tête. Ecrire, c'est long, lent. Un texte, ça ne se fabrique pas, ça se mûrit, ça s'élabore. Dans le doute, parfois dans l'angoisse, de temps en temps dans la joie.
    Et le livre qui en procède est livré au bon vouloir de quelques journalistes parisiens. Il dépendra d'eux que votre livre fasse plus de trois tours de piste. Mais ce n'est pas du problème de la critique que je veux parler aujourd'hui (ça viendra, oh oui ! en attendant, lisez la critique de la critique du Monde des Livres dans PLPL). L'éditeur est aussi responsable des trois petits tours et puis plus rien. En général, il prend au sérieux la préparation du livre, son impression, sa promotion auprès des libraires et de la presse toute-puissante, mais si celle-ci dédaigne le livre, que fait-il ? Que fait-il après les trois petits tours ? Il attend. Il attend les retours, qui ne manquent pas d'arriver, et prépare un autre bouquin pour colmater la brèche. Et pendant un an ou deux, les retours venant en soustraction des commandes, les ventes de votre livre risquent d'être... négatives ! Les années suivantes, votre relevé de compte fera état de 5, 10, 15 livres vendus.
     Faut-il rappeler à l'éditeur qu'il s'est engagé "à procurer, par une diffusion dans le public et auprès des tiers susceptibles d'être intéressés, les conditions favorables à l'exploitation de l'ouvrage sous toutes ses formes", selon les termes du contrat-type du Syndicat National de l'Edition? C'est la raison pour laquelle vous vous êtes dépossédé de vos droits pour les lui céder. Il est le propriétaire de votre texte, il peut en faire ce qu'il veut sans vous demander votre avis, ce qui, sur le fond, est assez choquant (dans la limite du "droit moral", il est vrai, mais c'est peu de chose).  Et cette dépossession vaudra "pour tout le temps que durera la propriété littéraire de l'auteur et de ses ayants-droits", c'est à dire 70 ans et plus s'il y a une petite guerre entre temps, autrement dit à vie!
    C'est tout de même cher payé ! Alors quand les ventes plafonnent à 10 par an, il faudrait peut-être que l'auteur aille voir d'un peu plus près, et que l'éditeur s'explique. Tout se passe comme si c'était normal qu'un livre fasse ses trois petits tours et puis plus rien. On l'a édité, votre bouquin, on a fait tout ce qu'il fallait, mais qu'est-ce que vous voulez ? c'est comme ça, ça n'a pas marché. Sous-entendu (ou même entendu) : il n'était pas aussi bon qu'on a pu le penser... Il s'imposerait de répondre : Admettons, mais rendez-moi mes droits. Au lieu de ça, l'auteur n'a rien dire tant qu'il y a du stock et que les rarissimes commandes peuvent être honorées.
    En effet, l'entourloupe la plus fréquente est la suivante : l'éditeur pilonne, car le stockage, ça coûte, mais il ne pilonne pas entièrement, il garde quelques dizaines d'exemplaires. Ce n'est pas pour les trois sous que ça lui rapportera sur les dix années à venir, mais essentiellement pour garder les droits, parce qu'on ne sait jamais (si Spielberg s'intéressait au texte, hein?). Et ça, c'est du vol : il garde les droits sans aucune contrepartie ! Sans la contrepartie prévue par le contrat. L'auteur devrait pouvoir, par contrat, le casser, ce contrat. A quoi servent les CNL, SGDL, SACD, qui prétendent défendre les auteurs, s'ils ne sont pas capables d'imposer ça aux éditeurs ?
     Et si l'auteur le cassait, ce contrat, sans autre forme de procès ? L'éditeur ne fout rien, je réédite moi-même. Ce serait illégal mais moralement juste. 
Un peu comme les faucheurs d'OGM. Et la morale est plus importante que la loi. Elle est même censée la fonder, et elle peut la remettre en cause.
    Ce genre de questions ne se posait pas il y a quelques années, quand l'édition imposait une mise de fonds importante et la prise en charge par un diffuseur. Mais aujourd'hui, avec Internet et l'impression numérique, tout est différent. Cf mes articles précédents (c'est une obsession, je le reconnais !) L'auteur peut fort bien rééditer le livre dont il aura repris possession. On se demande d'ailleurs pourquoi l'éditeur ne s'y colle pas lui-même, sur Internet, pour essayer de vendre autrement le bouquin qui moisit dans les hangars du distributeur. Qu'il le mérite, le privilège que lui a accordé l'auteur en lui abandonnant ses droits ! Mais non, ce minus habens est gonflé d'importance, persuadé qu'il a rendu service à l'auteur en le publiant, que sans lui l'auteur ne serait rien. Il ne va tarder à se dégonfler... Pfuitttttttt...
Par Périgot
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Jeudi 28 décembre 2006
    Une amie écrivain m'a dit...
    J'habite la même petite ville de province que mon éditrice. Comme Paris reste un point de passage obligé, aussi bien pour un auteur que pour un éditeur, nous nous retrouvons régulièrement sur le quai de la gare, direction Paris, à attendre le TGV. Ah! ma chérie ! dit l'éditrice, avec un sourire épanoui (malgré l'heure matinale et une marque d'oreiller sur la tempe gauche). Ses auteurs sont une grande famille dont elle serait un peu comme la maman. Une jeune maman, qui a aussi bien d'autres choses à faire, mais qui est toujours là pour distribuer une caresse, remettre une mèche de cheveux en place. Tout ça avec le même sourire épanoui qui donne envie de la gifler. Ce serait une violence incomprise, parce que tout le monde le dit : "Elle est charmante, Catherine." Elle est capable de remuer ciel et terre pour venir en aide à un auteur en détresse. Un auteur important, bien entendu. Qui a de la surface. De la visibilité. Ou au moins lourd de promesses. On a bien le droit de choisir ses amis. Bref, cette femme est d'un commerce agréable et c'est toujours un déchirement quand le TGV entre en gare : bien que nous allions dans la même direction, le moment est venu de nous quitter, car nous n'avons pas le même billet. Le sien coûte 50% plus cher. Dieu merci ! le bar central du TGV favorise le rapprochement entre les VIP et la piétaille. Catherine dit d'une voix enjouée : "On se retrouve au bar, d'accord ?" Au bar, elle paiera les deux cafés. Et même mon croissant.
    A l'occasion d'une de ces rencontres ferroviaires, je lui demande : "Tu es contente de ton comptable?" "C'est un type formidable, me dit-elle. Très efficace et très dévoué." J'avais détecté dans mon relevé de droits, une erreur de 3000 €. Rien que ça. De quoi vivre pendant deux mois pour un pauvre auteur. Plusieurs lettres au service de comptabilité étaient restées sans réponse et impossible d'avoir le grand responsable au bout du fil. Deux mois plus tard, j'avais trouvé un chèque de 3000 € dans ma boîte à lettres. Sans aucun mot, ni d'explication ni d'excuse. J'ironise auprès de mon éditrice: "Un type formidable, en effet !" Elle me prend par l'épaule et me dit : "Oh! tu sais, ma chérie, qu'est-ce que c'est que 3000 € pour une boîte comme la nôtre !"
    Pour compléter le portrait de cette éditrice qui compte dans le "paysage" éditorial français, mon amie rapporte une dernière anecdote. Toujours sur le quai de la gare. Elle était très déçue par les réactions de la presse à la sortie de son dernier livre – ou plutôt par l'absence de réactions: les journalistes "ne sentaient pas" son bouquin, c'est ce que l'attachée de presse s'entendait dire ! Ils lisent à vue de nez, ces crétins ! Elle vitupérait contre eux devant son éditrice, dénonçant leur manque de culture. L'éditrice l'arrêta et lui dit sans plaisanter : "S'il te plaît, ne soit pas si dure avec les gens qui manquent de culture, c'est mon cas." La culture n'est plus comme la confiture, on ne cherche même pas à l'étaler.
    Ça me fait penser à cet autre éditeur, directeur d'une boîte d'édition moyenne, à qui je demande poliment des nouvelles de l'accouchement de sa femme. "Le col du fémur a eu du mal à s'ouvrir", me répond-il. "Elle est tombée sur un os", dis-je. Il n'a pas compris ni cherché à comprendre ma réplique. Le même arrive un matin au bureau et dit à ses collègues: "Vous avez vu ? Ils viennent de sortir une novellisation d'Au nom de la rose."
    Pour être coiffeur, il faut passer un brevet. Sans brevet, pas le droit d'ouvrir boutique. Et pour être éditeur, il faut quoi?
Par Périgot
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Dimanche 31 décembre 2006
    Mon article intitulé "Une éditrice de 1ère classe" peut paraître de bas étage. On me l'a reproché. Attaquer quelqu'un sur ses travers n'honore pas l'attaquant. Soit. Je me dois donc de préciser que ce n'était qu'une première appproche, concrète, anecdotique, d'une question de fond, auquel tout auteur un peu conscient est confronté : Qu'est-ce qui légitime le pouvoir de l'éditeur ? D'où son jugement tire-t-il sa valeur ?
    Cette valeur il est vrai, est spontanément reconnue par le public lecteur. Vous serez infiniment plus respecté en ayant publié chez Gallimard que chez Truc (Comp'act, par exemple, ou Farrago – vous dîtes comment ? – Farrago – Far à quoi ?). Or, Gallimard, aujourd'hui, c'est Antoine Gallimard, dont tout le monde sait qu'il accorde plus d'importance à son bateau qu'à l'entreprise éditoriale. Gallimard qui publie ce gentil corniaud d'Alexandre Jardin, fils de Pascal. Gallimard qui n'hésite pas à défigurer l'historique Collection Blanche avec "Comme un roman" de Pennac, qui n'a rien d'un roman et accumule les banalités sur la pédagogie de la lecture, pour séduire le corps professoral. Faut-il rappeler que Le Seuil a gagné ses lettres de noblesse commerciales avec "Le petit monde de Don Camillo", ouvrage sympathique mais sans aucun intérêt littéraire?
    Tu envoies ton manuscrit à Gallimard, il te dit OK : tu sautes de joie, tu as du mal à t'endormir le soir. Idem pour Le Seuil. Et même Grasset. Denoël. Actes Sud. Tu n'en reviens pas : ils ont dit oui ! Qui c'est "ils" ? D'où viennent-ils ? Vulgairement : d'où pètent-ils, pour juger ce que j'ai mis un an à écrire ? Quand ils disent oui, on ne se pose pas la question. On dit : merci, merci. On est acheté, en quelque sorte. On se la boucle. On risque, un jour ou l'autre, si l'éditeur nous conduit au succès, de se prendre pour quelqu'un.
    S'ils disent non, on leur casse du sucre sur le dos, mais on n'est pas pris au sérieux, notre propos passe pour du ressentiment (il est probable que des lecteurs de ce blog me classent dans cette catégorie : j'aurais des comptes à régler). C'est comme la psychanalyse. Quiconque conteste la psychanalyse est un cas psychanalytique. Conclusion: la question de la légitimité de l'éditeur ne se pose jamais. La notoriété suffit à crédibiliser le label. C'est comme les produits marqués "VU À LA TÉLÉ". La publicité se sert de la publicité comme critère de qualité! Les commerçants ne reculent devant rien. Ils prennent les gens pour des cons, mais le pire, c'est que ça marche, donc...
Par Périgot
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Dimanche 31 décembre 2006
Je connaissais l'éditeur-goujat, qui ne se fend même pas d'une réponse stéréotypée. Je connaissais l'éditeur-trop-poli-pour-être-honnête qui regrette que le texte n'entre pas dans le cadre de ses collections. Je connaissais l'éditeur-faux-cul qui s'excuse de répondre si tard et malheureusement, c'est un refus, malgré la qualité du texte, et il vous souhaite bonne chance. Je ne connaissais pas l'éditeur-chien, qui prend plaisir à mordre les auteurs au passage. C'est arrivé à Julie. Le Dilettante ne s'est pas contenté de refuser son recueil de nouvelles, il l'a envoyée se rhabiller, d'une phrase à l'emporte-pièce qualifiant son écriture de "pesante, avec un rythme très saccadé qui finit par rendre la lecture fatigante". Encore un grand esprit qui aurait viré Proust à cause de ses phrases à rallonges et Céline à cause de ses points de suspension. Je peux comprendre qu'on soit irrité par le manque de talent, en fin de journée, après s'être farci une montagne de manuscrits nuls, mais Julie est un vrai écrivain, Monsieur le Dilettante. Vous avez le droit de ne pas aimer son texte et de ne pas le publier, mais pas de lui envoyer à la gueule une pseudo analyse qui désespère sa plume. Mais je dis n'importe quoi: ce n'est pas une question de droit ni de morale. C'est une question de sensibilité et d'intelligence. D'ailleurs, je suis allé voir sur votre site, vous vous montrez flatté d'être reconnu par Houellebecque comme une maison d'édition ayant "joué un vrai rôle", au point d'inviter le lecteur à lire l'intégralité de l'interview de ce grand penseur dans Paris Match. C'est tout dire. Quand je pense que tu as failli être éditée par Le Dilettante, ma pauvre Julie ! En attendant que tu rencontres un éditeur digne de ce nom, je mets l'une de tes nouvelles en ligne, La Clef.
Par Périgot
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Dimanche 14 janvier 2007
Je n'ai pas de calendrier ni de programme pour la "bibliothèque" que je prépare. Je procèderai en amateur, au gré des textes que ma gentille factrice m'apportera et de ceux que la fée Internet déposera dans ma messagerie. Des amis écrivains ne manqueront pas de me soumettre, un jour ou l'autre, un manuscrit jugé impubliable par leur éditeur habituel. La poésie et les nouvelles, ces mal-aimées du commerce éditorial, seront les bienvenues. Mais je ne m'imposerai aucune contrainte et ne céderai à aucune complaisance. Pour reprendre les termes de Barthes : des textes de plaisir (le mien) et des textes de jouissance (la mienne). Tel sera mon cap.

Il pourra me prendre l'envie de faire remonter un texte englouti, par exemple un roman français des années 50, dans la lignée d'un Gadenne ou d'un Hyvernaud. J'aime beaucoup cette période littéraire que le "nouveau roman" a étouffée. Enfin, je ne répugnerai pas à l'auto-édition. Comme je l'ai déjà dit, je n'ai rien, par principe, contre l'auto-édition. Qu'une lecture critique puisse améliorer un texte avant sa publication, soit, mais je doute a priori de celle de l'éditeur moyen, qui risque d'être avant tout commerciale; je fais plus confiance à ma femme et à mes amis.

Mon initiative est celle d'un amoureux des textes et des livres. Faire d'un texte un livre est une opération magique qui a occupé ma vie pendant pas mal d'années, en tant qu'imprimeur et éditeur, et dont je ne suis pas près d'être lassé. Mais je dois reconnaître qu'il y a aussi de la bravade, dans cette démarche. Aux éditeurs qui nous prennent de haut, parce que nous ne vendons qu'à mille exemplaires; dont on attend la "réponse" à un manuscrit pendant plusieurs mois et parfois en vain – quelle humiliation! –, je dis : "Continuez tranquillement à jouer au Monopoly avec vos auteurs montés en neige, on n'a pas besoin de vous !" Récupération de pouvoir. Prise en mains de ses propres affaires. Et ça dans la joie, dans l'énergie, pas dans l'acrimonie, parce que nous sommes portés par le vent de l'histoire. L'édition est morte, vive l'édition !
Par Périgot
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Samedi 3 février 2007
La sortie d'un livre est un événement pour l'auteur, lequel espère vaguement que ce soit un événement pour tout le monde, un événement tout court. Il attend fiévreusement les "papiers". Malgré son peu de respect pour les journalistes, les bons papiers le remplissent d'aise et les mauvais l'affligent ou déclenchent sa colère, car le succès du livre est entre les mains (souvent sales) des journalistes

"Succès", le mot est lancé. L'auteur attend le "succès".

Cette attente peut sembler légitime. Il a travaillé dans l'ombre et le doute pendant des mois; studieusement, il a foré ses couloirs, ses méandres, ses tunnels, comme dit Albert Cohen. Quoi de plus naturel que d'espérer des "retours" positifs? Je suis payé de mes efforts en cuisine quand mes invités apprécient ma choucroute au point de s'en faire péter la panse. Rencontrer un lecteur qui vous complimente avec une sincère émotion ("A chaque fois que je vais mal, je relis votre livre", m'a-t-on dit un jour), ça fait chaud au cœur. Mais ça ne suffit pas. Même les déclarations amoureuses de 10, 100, 1000 lecteurs, ça ne suffit pas. Commercialement non plus: un livre vendu à 1000 exemplaires, c'est un bide, la standardiste de la boîte d'édition ne vous reconnaît pas. Ce que je veux, c'est le succès.

Le succès est quantifiable : à 100.000 exemplaires, il ne fait pas de doute, et une vente à 10.000 est de bon augure pour un auteur hier inconnu du grand public. Les revenus sont en conséquence : dans le premier cas, je frôle la taxation sur la grande fortune; dans le second, j'ai gagné chichement mon année. Mais la plupart des écrivains sont plus intéressés par la notoriété que par le fric.

Etre connu d'une infinité de gens que je ne connais pas est extrêmement troublant et, il faut bien le dire, agréable. On gagne en "surface", selon l'expression consacrée, qui, toute commerciale qu'elle soit, traduit assez bien cette impression d'augmenter sa vie en extension. On existe au-delà de soi-même, porté par une foule bienveillante. C'est peau de balle, ça ne tient pas à l'analyse, mais c'est rassurant. On se rassure comme on peut, tel ce personnage de Calvino qui a truffé sa maison de hauts-parleurs et embauché des gens pour prononcer son nom 24 heures sur 24.

Tout le monde rêve de célébrité à un moment de sa vie. L'enfant se projette en fils de roi dans le "roman familial" établi par Freud (et où Marthe Robert voit l'origine du roman littéraire). L'adolescent "se voit déjà" vedette de la chanson ou footballeur international. Hors du lot, au-dessus du lot. Les Star Académie et autres Loft Story jouent là-dessus. Ça concerne surtout les jeunes. On en "rabat" en vieillissant, à mesure que la vie se rétrécit.

L'écrivain, lui, ne cesse de courir après une forme de gloire. A chaque nouveau livre, il se dit que c'est peut-être le bon, celui qui va enfin "le faire décoller", "le faire connaître", comme si les précédents comptaient pour du beurre sous prétexte d'une vente insuffisante. Etrange, non ? 1000 bouquins vendus, c'est quelque 3000 lecteurs, ce n'est pas rien, ça fait un joli halo autour de ma petite vie. L'écrivain serait-il un éternel adolescent? Se bercerait-il indéfiniment de rêves de midinette? Non. S'il y a quelqu'un qui réfléchit sur l'existence et en affronte les questions sans fond, c'est bien l'écrivain (du moins le bon écrivain, car il y a des écrivassiers !) Je ne peux pas le soupçonner d'une telle faiblesse d'esprit.

L'explication me semble résider dans le statut de l'auteur, qui s'est formé au siècle romantique. L'auteur s'est perché au-dessus du lot, habité par l'inspiration, jouissant d'un état de grâce, qui est un don des dieux. En termes moins emphatiques: il a un talent qui le distingue. Le talent ne fait pas tout, il faut du travail, de la patience etc., mais il ne se décrète pas, on l'a ou on ne l'a pas, et il fonde la qualité d'écrivain. Sans talent, à force de besogne ou grâce à son entregent, on pourra peut-être publier, mais on ne sera jamais un vrai écrivain. De plus, l'auteur est un créateur, il fait advenir des choses radicalement nouvelles, qui ne ressemblent qu'à lui-même, qu'il ne doit donc qu'à lui-même. A la sortie des Fleurs du mal, Flaubert écrit à Baudelaire pour le féliciter: "Vous ne ressemblez à personne, ce qui est la première de toutes les qualités." Flaubert est précisément le parangon de l'auteur romantique, "premier Adam d'une espèce nouvelle : celle de l'homme de lettres comme prêtre, comme ascète et comme martyr", a dit de lui Borgès.

Telle est l'image qui colle au c... de l'écrivain. C'est un être à part, entièrement consacré à son art, avec une responsabilité écrasante : il est chargé de la littérature de son temps ! Aussi est-il souvent présenté par les éditeurs et les journalistes avec une emphase ridicule :
– "l'un des plus grands écrivains français vivants";
– "un auteur qui a complètement renouvelé le genre";
– "l'une des figures les plus déroutantes du roman français";
– "à coup sûr ce roman deviendra un grand classique"
– "un écrivain au premier rang des lettres françaises"
– "le roman français devra désormais compter avec cet auteur".
Je ne résiste pas à l'envie de citer le charabia de Pietro Citati parlant de Gesualdo Bufalino :"Pour lui, seul existe le livre. Le Ciel et la Terre n'ont été créées, l'homme n'est sorti de la glaise que pour qu'un livre parle d'eux. Le livre est l'objet suprême qui réunit en lui toute la vie réelle, et la vie rêvée etc."

Et "y a pas à tortiller", comme disait mon père, pour être reconnu (et du coup se reconnaître soi-même), il faut jouer le jeu, et ça ne va pas sans une certaine "surface" ou "visibilité", donc un chiffre de ventes respectable, 10.000 au minimum, à condition de faire mieux la prochaine fois. Dans ce cas de figure, l'éditeur, qui est censé faire couple avec l'auteur, et qui est apparu à la même époque, début XIXème – l'éditeur vous donnera du "cher auteur".

Il suffit de tourner le dos à cette comédie. La décision est difficile à prendre, mais après, ça se fait tout seul et on s'en réjouit. C'est comme d'arrêter de fumer. Le précieux petit bouquin de Georges Picard, "Tout le monde devrait écrire", nous y aidera. Finie la navigation dans les hautes sphères, on retrouve la terre ferme, le plancher des vaches, l'odeur des vaches et le craquement du plancher. Pas besoin d'être spécialement intelligent ou de faire mine : on peut être con, c'est même une garantie, de mettre le raisonnement de côté, et on y va sans a priori et sans garde-fou, effrontément, tout nu. Con-nu. Il en sortira de temps en temps un truc qui palpite, qui scintille et qui fait un drôle d'effet. ce sera de la littérature. Quitte à passer pour un radoteur, je vous ressers la citation de Georges Picard : «Aujourd’hui, la littérature est entrée en résistance contre un ennemi qui n’a pas de visage, qui n’a que l’identité vague et grise de l’indifférence. Cela ne doit pas décourager la passion d’écriture, au contraire. C’est justement parce qu’il n’y a rien à attendre du médiatique et du social en général, qu’écrire ressemble de mieux en mieux à une vocation désintéressée. »
Par Périgot
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Jeudi 8 février 2007
Je viens de recevoir une lettre recommandée des Editions Syros m'informant qu'en raison du faible niveau des ventes, deux de mes bouquins allaient être retirés du catalogue. Ça fait un choc, tout de même. Un pincement au cœur. La fin d'une belle histoire. Une mort de plus. Heureusement, la directrice de Syros est une femme intelligente et délicate (comme quoi, j'ai parfois tort de taper à bras raccourcis sur ces pauvres éditeurs-trices !). Elle s'est fendue d'un billet écrit à la main pour exprimer ses regrets, et je les sais sincères.

"La fiction traverse une période critique", dit-elle. Pour moi, c'est plutôt l'édition de la fiction qui se porte mal. Ce thème est un de mes leitmotiv, je ne le développerai donc pas une fois de plus. Mais qu'on en juge par les termes de cette lettre recommandée : le stock des livres condamnés est de 360 exemplaires pour l'un, 577 pour l'autre. Une broutille. Qui ne mange guère de pain. Je n'ai plus en tête les chiffres de tirage, mais ils sont vraisemblablement de l'ordre de 3-4000, ce qui veut dire que ces livres publiés en 2004 se sont vendus honorablement et que l'éditeur s'y est retrouvé dans ses comptes. Malgré cela, on chipote pour trois sous de frais de stockage, au lieu de laisser les livres finir tranquillement leur vie – car un livre qui s'épuise, c'est un peu comme mourir de vieillesse, on s'en afflige raisonnablement, surtout quand la vie a été riche. Alors que le pilon, c'est un meurtre, et le solde, une claque.

De telles pratiques confirment, s'il en était besoin, que la rentabilité, à trois sous près, est l'unique objet du désir de l'éditeur "moderne". Je ne vise pas la directrice de Syros, qui est sous la coupe du groupe Nathan qui est sous la coupe du groupe Vivendi-Universal. Depuis une dizaine d'années, les librairies n'ont plus de stock. Eh bien ! c'est au tour des éditeurs. Le livre est devenu une denrée périssable, vendue au rayon "frais", et le délai de péremption est de plus en plus court.
Par Périgot
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