L'édition littéraire ne survit, chez les rares éditeurs de qualité, qu'avec un statut de "danseuse", au prix d'une surproduction de livres dénués d'intérêt ou grâce à la publication d'ouvrages pratiques comme les dictionnaires, les manuels de bricolage ou de cuisine.
La situation est grave, car, non seulement les lecteurs se raréfient et lisent moins, mais les ouvrages pratiques désertent l'édition classique pour l'édition sur CD, DVD ou Internet. De plus, le système de diffusion du livre par "office", qui est mal connu du grand public, est absolument aberrant : trois fois par mois, le libraire reçoit d'office, c'est-à-dire sans le demander, les derniers livres de tel et tel éditeur. Certes, il a signé un contrat avec le diffuseur pour ces envois automatiques, mais il y est plus ou moins forcé, car, refuser "l'office", c'est se priver d'un certain nombre d'avantages, dont le moindre n'est pas une remise supplémentaire de l'ordre de 10% !
Ce n'est pas tout : ces livres en office sont payés par le libraire, et retournables, donc remboursables, au bout d'un an. Dans la pratique, ils prennent le chemin du retour après quelques mois. Parfois, même, les cartons repartent comme ils sont venus, sans déballage. C'est le cas quand des diffuseurs peu scrupuleux, pour doper la vente d'un ouvrage, forcent la "grille d'office" sur laquelle ils se sont entendus avec le libraire.
Ce système est propre au livre et une particularité française. Il est lourd de conséquences parce qu'il encourage les éditeurs à faire de la "cavalerie". En effet, les libraires – pourtant les plus pauvres de la chaîne du livre... après les auteurs ! – font la trésorerie des éditeurs. A peine l'éditeur a-t-il publié qu'il rentre dans ses fonds avec le paiement des 1000 ou 2000 ouvrages mis en place dans les librairies. Mais quelques mois plus tard, on fait les comptes. Si le bouquin s'est bien vendu, les retours sont peu nombreux et l'éditeur s'y retrouve. Si les retours sont massifs, non seulement il faut rembourser les invendus aux libraires, mais le diffuseur pénalise l'éditeur à proportion du taux de retours jugé abusif. Cela dit, entre temps, l'éditeur a publié au moins un nouveau titre, et sa mise en place lui permettra de rembourser les libraires pour les invendus du titre précédent. Si ce nouveau titre fait encore un bide, il faudra, une fois de plus, un nouveau titre pour sauver les meubles, mais cette fuite en avant ne marchera pas indéfiniment.
Le pire, c'est qu'à ce petit jeu-là, l'éditeur est contraint, mois après mois, de publier encore et un peu plus – et n'importe quoi pourvu que ce soit "porteur". Résultat, les tables des libraires sont envahies, et la plupart des bouquins n'auraient jamais dû être édités.
L'édition se sera elle-même singulièrement et grossièrement simplifiée, sacrifiant la biodiversité culturelle pour ne proposer que des produits de marketing banalisés. Les livres, en somme, ne connaîtront pas d'autre sort que les tomates, dont la production est limitée à trois ou quatre variétés, choisies parmi des milliers, pour leur résistance aux chocs et au pourrissement, et comme elles sont cultivées sous serre, elles n'ont aucun goût – ce qui, paradoxalement, est un avantage, car elle est adaptée au marché le plus large !
Internet contribue au déclin du livre et de la littérature, ne serait-ce qu'avec un monstre de la distribution comme Amazon, qui doit tuer chaque jour des dizaines de bons libraires en France, mais la situation s'est dégradée bien avant le règne d'Internet. La marchandise-chiendent progresse sur le terrain du livre depuis plusieurs décades. La plupart des éditeurs ne cherchent plus que le "coup" qui va faire leur fortune ou leur éviter le dépôt de bilan, même dans le secteur de l'édition pour la jeunesse qui, jusqu'aux collections "Chair de poule" (Bayard) et "Harry Potter" (Gallimard) visait plutôt les long sellers que les best sellers et restait ouverte à la créativité des auteurs.
L'éditeur moyen, à l'affût de la combinaison gagnante, ne cherche même plus à se donner la caution de financer des livres "difficiles". Au contraire, avec la complicité d'une critique littéraire au degré zéro, elle-même victime, il faut le reconnaître, de la banalisation et de l'inflation éditoriale (la médiocrité est contagieuse), l'éditeur trompe le client avec un label "qualité littéraire" qui n'a pas plus de fondement que l'oméga 3 anti-cholestérol affiché sur les boîtes de faux beurre.
L'édition n'étant plus une affaire de goût et de culture mais de flair commercial (tous ces lauriers tressés sur la tête d'une Françoise Verny, démiurge avinée enfantant des têtes de gondoles !), quand ce n'est pas, tout bonnement, la production au kilo et au kilomètre de livres se ressemblant tous, insipides comme un téléfilm, les éditeurs se recrutent à Sup de Co pour les postes à responsabilité, et l'éditeur tout-venant, chargé de la nullité du produit, du "contrôle non-qualité", celui-là, c'est n'importe qui : bac + 3, une licence de lettres pour faire propre, un salaire à peine supérieur au smic – et ce sont ceux-là, sous la coupe de directeurs commerciaux ignares et sans fantaisie, qui président à la destinée de la littérature française !
Dans cette situation, les auteurs sérieux sont forcément maltraités. Les 10% de droits traditionnels sont, depuis pas mal d'années, amputés des 2% attribués à la "direction de collection". Cette fonction a été inventée dans les années 60 par un gestionnaire génial à sa manière, puisque le directeur ou la directrice de collection fait l'essentiel du boulot (lecture, re-travail du texte avec l'auteur, rédaction de la 4 de couv., envoi des prière-d'insérer, promotion dans les salons-bidons etc.) et qui est-ce qui le/la paye ? L'auteur ! Il ne gagne pas grand chose, il est vrai, c'est une fonction honorifique, mais très courrue (riche d'espoirs souvent déçus, les places étant très chères, dans ce petit milieu), et l'éditeur ne débourse pas un euro. De plus, avec la complicité de l'AGESSA (la caisse de sécurité sociale des auteurs), qui traque les faux auteurs quand ça l'arrange, ces messieurs-dames sont payés en droits d'auteurs, c'est à dire avec des charges sociales très réduites. Et d'ici qu'ils se prennent pour des auteurs, il n'y a qu'un pas...
Autre exemple de perte d'avantages acquis par les auteurs : certaines maisons d'édition imposent sans vergogne des contrats audio-visuels stipulant que, des 50% traditionnels alloués à l'auteur en cas de vente de droits d'adaptation, seront déduits des "frais de gestion" engagés par l'éditeur pour la commercialisation de ces droits ! Pire : les auteurs se voient proposer des contrats cédant royalement 20% de la vente des droits. Comme la probabilité de vente des droits au cinéma ou à la télé est très faible (sauf, peut-être, pour les polars, qui caracolent toujours en tête de l'audimat, on se demande pourquoi et on a raison de s'inquiéter sur la santé mentale du grand public!), l'auteur signe, trop content que son texte voit le jour.
L'auteur est aujourd'hui la dernière roue du carrosse. Quand il envoie un texte par la poste, il peut espérer au mieux 50% de réponses. Autrement dit, 50% des éditeurs manquent de la politesse élémentaire. L'auteur de ce manuscrit arrivé en Colissimo est pour lui, a priori, un nobody perdu au fond de la province profonde. Pauvre auteur ! Il n'a rien compris à rien. Il n'a pas compris que ça se joue sur Paris-surface, l'édition. Et même dans le VIème et VIIème arrondissement. Entre initiés élevés dans le même bocal. Le nouveau directeur de la collection "Fiction et Cie" au Seuil, Bernard Comment, se vante d'avoir publié un manuscrit envoyé par la poste. Quel homme ! Il ose même déclarer : "Je reste tout à fait ouvert aux propositions émanant de ma boîte aux lettres." Tu parles!
Nous ne gagnons pas notre vie comme auteurs, nous faisons des ateliers d'écriture, des journaux d'entreprise, des ménages, de la maçonnerie, du baby sitting... et nous ne pouvons nous empêcher de penser – une pensée très mesquine, à peine avouable – que la standardiste d'Actes Sud, de Gallimard ou de Grasset, elle, gagne sa vie avec le livre. Nous hésitons à revendiquer, par peur de nous griller auprès d'un éditeur qui nous publie comme il en publierait un autre, alors, s'il vous plaît, ne faites pas le mariolle, pour qui vous vous prenez ? Nous devons nous estimer heureux qu'il prenne le risque de nous éditer. Il faut bien se mettre dans la tête qu'un éditeur n'est pas un commerçant ordinaire, qu'il est au service de l'art, que la marchandise qu'il balance sur le marché bénéficie d'une "exception culturelle" et que s'il fait du profit, c'est sans le vouloir, presque contre lui-même. Telle est l'image qu'il entretient pour gruger les auteurs crève-la-faim.
Les détracteurs d'Internet, défenseurs du livre, ricanent déjà, en disant : on va nous resservir l'édition en ligne, sur écran, qui a déjà fait chou blanc avec un site comme 00.00 heure, ou, au mieux, c'est à dire en moins pire, l'édition numérique téléchargeable sur des feuilles de quelques microns truffées de composants miniaturisés, du faux papier dans un pseudo livre à sang froid se prêtant à tout et n'importe quoi, de La Chartreuse de Parme à l'Almanach Vermot.
Non ! La libération de la littérature se fera avec des livres, de vrais livres, en papier, avec couverture cartonnée, qu'on pourra enfourner dans sa poche et sortir dans le métro.
En vérité, c'est surtout le développement de l'impression numérique qui va changer la donne. Un site américain, lulu.com, débarqué depuis peu en France et initié par Bob Young, militant de l'open source, créateur de la distribution Linux, Red Hat, prétend mettre à la disposition de tout un chacun, sans bourse délier, l'impression et la diffusion d'un livre. Dans un interview sur 01net.com, Young a déclaré : "Internet libéralise le métier de l'édition du livre, comme les logiciels libres l'ont fait pour l'édition informatique. C'est l'open source du marché du livre."
Lulu propose trois types de services : un service-conseil pour la mise en page et la préparation du document imprimable, un service d'impression et un service de vente en ligne. La plus grande nouveauté réside dans la performance de l'impression numérique, puisque l'imprimeur Lulu peut sortir 1 exemplaire d'un livre broché de 150 pages, en noir à l'intérieur mais avec une couverture en couleurs, pour le prix de 6€ ! Vous aurez une remise de 22%, si vous en commandez 100, ce qui portera le coût de l'exemplaire à 4,70 €, c'est à dire à peine plus que le coût du même ouvrage imprimé en offset à 2000 exemplaires.
Ce livre imprimable "à la demande" vous en fixez vous-même le prix de vente public en prévoyant une ristourne de 20% à Lulu, qui, en plus de l'impression, honorera les commandes. Par exemple, vous proposez le livre à 15€. Aux 6€ de fabrication s'ajouteront 3€ pour Lulu, 3 + 6 = 9, soustrait de 15 = 6€ pour vous, soit 40% de droits d'auteur (la TVA, je ne sais pas comment ça marche avec un produit fabriqué et vendu à l'étranger, puisque Lulu est américain). Même PPDA, "l'écrivain" français qui caracole en tête des ventes, n'a pas un tel %.
Mais là n'est pas l'intérêt, à mon sens. Je ne suis pas un défenseur de l'auto-édition ou du compte d'auteur (qui n'est que de l'auto-édition camouflée par une arnaque). L'auto-édition n'a d'ailleurs pas à être défendue ni pourfendue. Elle est de fait. Et parfois la bienvenue : Proust a édité les Jeunes filles en fleurs à compte d'auteur, après le refus de Gide chez Gallimard. Il est regrettable que John Kennedy Toole se soit suicidé plutôt que d'auto-éditer sa Conjuration des imbéciles refusée partout. Mais, pour m'être occupé de collections romanesques à une certaine époque, et aussi comme imprimeur, faisant tourner les machines pour des auto-éditions, je sais que les textes de valeur sont rares.
Qu'est-ce qu'un texte de valeur ? Ça, c'est une autre histoire, et je raconterai un jour ou l'autre dans ce blog ma soirée avec l'éditrice d'une maison d'édition considérée comme importante autour du thème : quels sont les critères d'une œuvre de qualité ? Autrement dit : qu'est-ce qui guide dans ses choix l'éditrice d'une importante maison d'édition ? Affligeant !... Mais c'était une question-piège, car il n'y a pas de réponse objective. C'est une affaire de goût. Mais attention ! pas le goût de n'importe qui : le goût de gens de goût... On n'en sort pas... Ce que je reproche seulement à l'éditeur moyen et à l'éditrice que je viens d'évoquer, c'est de ne pas reconnaître cette relativité et de décerner des labels au nom d'une qualité littéraire objective qu'ils sont incapables de définir.
Elle est loin, l'époque où Flaubert pouvait se dire "au service du Beau". Toutes nos valeurs, y compris esthétiques, sont aujourd'hui à la dérive, comme les icebergs du Groenland. Elles ont fondu. Je ne suis pas un nostalgique du passé, je cracherais plutôt sur les vieux cons bornés qui disent "de mon temps", mais il faut reconnaître que nous vivons, en tant qu'écrivains, dans l'inconfort permanent. Mais c'est la même chose pour les profs, les plombiers, les employés... Sale époque!
Bref, il reste qu'un texte franchement mauvais ou totalement insignifiant – désolé pour les auteurs qui ont pu se donner beaucoup de mal, consacrer à leur texte beaucoup de temps en témoignant d'une sincérité absolue – ça se repère sans hésitation, souvent dès les premières pages, et que l'écrasante majorité des textes littéraires qu'on m'a demandé d'imprimer ou qu'on m'a soumis en tant qu'éditeur étaient ni faits ni à faire.
Mais je me refuse à tout discours élitiste du style : si tout le monde peut publier, nous allons être inondés par la médiocrité et les bons livres se perdront dans un tsunami de conneries... Que les gens écrivent (il y en aurait deux millions en France - mais on se demande comment ils ont pu être comptés), c'est une bonne chose, rassurante sur la santé mentale collective. Au moins, il n'y a pas que des supporters de foot et des piliers de télé dans notre bon pays ! "Tout le monde devrait écrire", c'est le titre de l'excellent essai de Georges Picard aux Editions Corti : «Pour être au clair avec soi-même, pour savoir de quoi sa propre pensée est réellement capable, l’épreuve de l’écriture paraît cruciale. Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment. Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude. » Et libre à quiconque de publier s'il en a les moyens. C'est même un signe supplémentaire de santé. Le journal intime a quelque chose de maladif.
Claude Durand, directeur des Editions Fayard, créateur dans les années 70 de la belle collection "Combats" au Seuil, éditeur comme on n'en fait plus, s'est exprimé sur la question, dans un interview à France Culture : l'édition sur Internet, dit-il en substance, conduira à la publication de tout et n'importe quoi, puisqu'il n'y aura plus le filtre de l'éditeur, et le lecteur ne s'y retrouvera plus. C'est une pensée inconsistante, qui trahit l'homme du sérail défendant le sérail. Internet va voir émerger des éditeurs d'un type nouveau, qui joueront leur rôle de "filtre" dans une édition renouvelée, métamorphosée par la technologie. Les Gallimard, les Calmann-Levy, les Denoël, les Grasset se sont fait un nom, une réputation à une époque où les livres s'imprimaient en typo. Il leur a fallu des années pour s'imposer. Il faudra des années (mais sûrement moins) pour que s'installe, au bénéfice des lecteurs, une nouvelle génération d'éditeurs adaptée au numérique et au web.
Et cette nouvelle génération aura l'avantage d'être libérée du souci de rentabilité. Revenons en effet à l'impression à la demande telle que la propose lulu.com. Elle libère l'éditeur de tout besoin de trésorerie, c'est le "flux tendu" parfait qu'elle lui offre, puisque le livre est fabriqué à la commande! Et l'un des maillons de la chaîne du livre saute : le distributeur, qui stocke les ouvrages imprimés et sert les commandes. Voilà 10 à 15% d'économisés!
Belle conséquence : on ignorera jusqu'à la notion même de "risque éditorial" dans lequel se drape aujourd'hui l'éditeur et qui fonde son pouvoir. L'éditeur de demain connaîtra le même confort que les jeunes, dans les années 70, à qui la pilule a donné la liberté d'aimer sans se préoccuper des "conséquences" ! C'est un esprit nouveau qui soufflera sur l'édition, ou plutôt : l'esprit, à nouveau, soufflera sur l'édition. Les meilleurs éditeurs éditeront ce qu'ils estimeront digne d'être édité, un point c'est tout. La culture et le goût – essentiel en édition – pourront reprendre leurs droits. Pour citer Bourdieu, le livre aura reconquis un "univers autonome". Et, peu à peu, ça se saura, chez les lecteurs. Ainsi que chez les bons libraires, ceux qui auront survécu et ceux que ce nouvel état des choses encouragera à naître ou à renaître.
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