La littérature m’impressionnait, quand j’étais adolescent. Elle m’impressionne encore, un demi-siècle et mille livres plus tard, quand elle est forte comme un alcool fort, quand elle me prend par surprise, et qu’à des yeux qui ont tout vu, elle montre le monde sous un jour neuf. Mais «l’impression» n’est pas de même nature. Aujourd’hui, elle me vient directement de la force du texte: de sa justesse, de sa fraîcheur et de sa franchise, et je suis sensible à la concentration et à l’obstination de l’auteur, devant lequel je mets chapeau bas, la main sur le cœur. A Georges Bonnet, je dis merci pour Les yeux des chiens ont toujours soif, ma dernière découverte. J’en parlerai dans un prochain papier. Adolescent, la littérature m’impressionnait par elle-même, c'était presque indépendant de ce qu’elle offrait à la lecture. L’écrivain était auréolé, et cette auréole, c’était tout ce qui me séparait de lui, tout ce qui m’empêcherait d’être un jour son égal. J’avais cette modestie faite de honte et de soumission qui caractérise les pauvres, disons, plus généralement, les sans-pouvoir.
J’accompagnais souvent mon père camionneur, qui « montait » plusieurs fois par semaine à Paris. Le vieux Berliet arrivait poussivement à l’Arc de Triomphe sur le coup de deux heures du matin, et c’était toujours pour moi un éblouissement, cette ville sans limites, brillant de tous ses feux, capitale de la France. Je lui prêtais une vie mystérieuse et supérieure, comme le manant au château où se déroule une fête qu’il voit de loin, à travers la grille. Ainsi se présentait à moi la littérature : avec un L majuscule, que les typographes appellent précisément «capitale». Ça sort du lot commun, une capitale à l’initiale. Ça pose. Ça rend essentiel. Ça élève jusqu’au Monde des Essences, d’où procède, dans l’imperfection, tout ce qui existe. Il y a l’Idée de la Littérature, ou, encore plus haut dans la hiérarchie, l’Idée du Beau, dont Flaubert disait être au service, et il y a les livres, multiples, imparfaits et inégaux, plus ou moins fidèles à l’Idée fondatrice.
Cette vision métaphysique n’est plus de mise. Dieu est mort, le ciel est tombé sur la terre, et ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, mais il reste dans les salons une certaine idée de la littérature dont use l'éditeur pour reconnaître les siens. Celui-ci est un écrivain, celui-là n’en est pas un. Bien qu’ayant perdu sa majuscule, la Littérature continue à pavoiser et prétend toujours régenter. Cf mon article titré Qu’est-ce que la littérature (suite) ? Le problème, c’est que la production littéraire passe sous ses fourches caudines. Ne se publie que ce qui répond à la norme établie et les trompettes médiatiques lui frayent sa voie dans le public. Ainsi le pipi de chat d’un Marc Levy caracole-t-il en tête des ventes.
Or la création littéraire est précisément celle qui, naturellement, sans ostentation ni volonté d'originalité, emprunte des chemins de traverse, ou plutôt invente son propre chemin et, de ce fait, réinvente toute la littérature. La Littérature avec un L majuscule n’existe pas. Quel point commun y a-t-il entre Proust et Brautigan ? Il y a trente-six littératures et demain, peut-être, je l’espère, je l’attends, je trouverai un livre sur le banc d’un square, comme un jour déjà lointain j’ai trouvé Au-dessous du volcan abandonné, graisseux, sur la table d’une cantine, et je découvrirai une trente-septième littérature. Car, dieu merci, de grands textes arrivent à filer entre les jambes des marchands du temple.