*

  • : Littératures, de Joseph Périgot
  • litteratures
  • : littérature photographie écriture édition Actualité
  • : Ce blog fut d'abord dédié à l'avenir de la l'édition littéraire aujourd'hui moribonde. Après quatre mois et une quarantaine d'articles, j'ai eu le sentiment d'avoir fait le tour de la question et éprouvé le besoin d'une démarche plus méthodique. Je me suis donc attelé à un livre sur le sujet. Les articles restant d'actualité, je laisse ce blog en ligne, mais il n'est plus alimenté.
  • Recommander ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Dossiers

littératures

Mardi 2 janvier 2007
       Je suis un fils de pauvre. Un fils de rien. Mais ce rien, c'est le tout dont je viens et je ne l'ai jamais renié. Mon père, c'est mon père chéri, charretier à dix-sept ans, monté à la ville pour devenir coiffeur. Ma mère, c'est ma mère adorée, bonniche dans les fermes à douze ans, avec une dérogation de l'inspecteur primaire – enculé d'inspecteur primaire, qui ne devait pas péter beaucoup plus haut que  le cul de ma petite maman.
    L'école de Jules Ferry  m'a ouvert des horizons étrangers à ma famille. Influencé par je ne sais qui, je ne sais quoi, j'écoutais Bach, l'oreille collée au poste de radio, car mon père disait : "Arrête ! c'est toujours pareil, ta musique !" Et j'ai écrit mon premier poème à onze ans (sur la mort du roi Georges VI, quelle honte !), mon premier roman à quinze ans. J'étais le petit intello d'une famille qui ne l'était pas, et je leur sais gré de m'avoir accepté comme tel.
    Tout ça pour dire que la littérature, je ne l'ai pas trouvée  dans mon berceau, comme Yann Quéffélec ou Alexandre Jardin. Elle m'impressionnait. Pauvre, on est impressionné par la richesse et le pouvoir. Par les acteurs de cinéma, les vedettes de la chanson, les présidents de la République. Pour reprendre à l'envers la phrase de cet imbécile de Raffarin, c'était la France d'en haut, et moi, j'étais tout en bas, mais les mots, les phrases, les pages, les livres me travaillaient au corps. J'ai passé combien de nuits, pendant des dizaines d'années, même déjà âgé, à trente ans et plus, marié, flanqué d'enfants, à écrire des textes que personne ne lirait jamais?
    J'étais parti pour tenter d'approcher une définition de la littérature. Ce sera pour la prochaine fois – une autre tentative, car définir la littérature, c'est mission impossible.  Il n'y a que les éditeurs et les journaleux qui savent ce que c'est.
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 5 janvier 2007
    Je voulais parler de cette soirée (soirée, c'est peu dire, ça a duré jusqu'à 5 heures du mat) avec une éditrice d'une maison jugée importante... Ça me brûle de donner le nom, parce que, au fond, je n'ai pas grand chose à perdre, et un procès pourrait m'amuser à l'âge où j'arrive, mais la personne en question est une pauvre petite folle, dans le genre hystérique, qui n'a jamais maîtrisé sa vie. Appelons-la Françoise. C'est le prénom de tout le monde, et elle n'est rien de rare. Rien de rare, mais agrégée de lettres (il faut quand même travailler dur pendant au moins un an pour y arriver) et éditrice depuis sa prime jeunesse (le professorat, c'était trop dur) dans cette maison d'édition que je ne citerai pas, inutile d'insister !
    Je l'aimais bien, Françoise. J'aime bien les chtarbés, les désespérés, je me sens proche d'eux, sans doute parce que je leur ressemble et que la vie est trop mal faite. Mais ce soir-là, Françoise m'a sérieusement gonflé en prétendant  que Malcolm Lowry et Albert Cohen n'étaient pas des écrivains. On peut ne pas aimer un écrivain, mais ériger sans précaution ce sentiment personnel en loi universelle frise la connerie, surtout quand on affiche une qualité d'éditeur. Mais justement, on finit par se prendre au jeu du pouvoir. En langue vulgaire (j'allais dire courante), on ne se sent plus pisser.
    Non, mais vous voyez un peu le topo : l'éditrice d'une importante maison d'édition française aurait jeté Malcolm Lowry et Albert Cohen ! Je rêve et c'est un cauchemar ! Mais je suis resté très calme. Je lui ai dit : Françoise, ma petite Françoise, explique-moi, c'est quoi, la littérature pour toi? Elle a réfléchi longuement, parce que l'éditrice d'une maison d'édition importante n'a pas le temps de se poser ces questions théoriques, elle croule sous le travail. Elle a fini par lâcher: foi, imagination et liberté. En abrégé : FIL. Elle était presque fière de sa conclusion qui entrait dans une formule : FIL.
    L'écrivain serait animé par la foi. C'est vrai qu'il faut y croire, pour se lancer dans un roman. Des centaines d'heures de boulot et tout le monde s'en fout, pour, au bout du compte, livrer le paquet à une Françoise. Mais ce n'était pas ça. Elle veut croire à un principe esthétique supérieur, Françoise, à quelque chose qui plane au-dessus de nos têtes et qui le soir rentre dans sa caverne. Ni Roland Barthes, ni Maurice Blanchot n'étaient à son programme d'agreg.
    Pour écrire, il faudrait de l'imagination... Oui, n'est-ce pas, la réalité quotidienne est pâlotte, répétitive, bornée. Heureusement, l'homme a un organe qui secrète ses propres images et hue Cocotte! le voilà emporté au-delà des limites de la réalité. Ce qu'on appelle: se faire du cinéma. La littérature-évasion.
    Enfin – et c'est peut-être le plus important –, le vrai écrivain est un être libre. Il échappe aux déterminismes qui étranglent le commun des mortels. Il fait tout exactement ce qu'il veut, ce petit veinard. A une exception près (enfin, c'est un conseil): il ne doit pas dire merde à son éditrice.
    Devant une telle semoule intellectuelle, rance, en plus, je me contenterai de citer Blanchot: "La littérature, actuellement du moins encore, constitue non seulement une expérience propre, mais une expérience fondamentale, mettant tout en cause, y compris elle-même, y compris la dialectique (...) l'art est contestation infinie."
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 8 janvier 2007
Partant du constat que le livre reste un "produit culturel" peu cher, l'auteur du blog lalitterature propose d'augmenter le prix du livre pour mieux rémunérer ceux qui ont du mal à en vivre, en particulier les auteurs.

Pour moi, le problème n'est pas de gagner trois sous de plus (car, à moins d'être sacré vedette par la Star Académie littéraire, ça ne sera que trois sous et ça ne durera pas, puisque la crise va s'aggravant). Et je ne souhaite pas un statut d'écrivain professionnel. Etant né de "gens simples", qui ont bossé dur pour simplement gagner leur beefsteack, gagner le mien avec une activité certes essentielle, mais ludique (ce qui prouve, s'il en était besoin, que le jeu, ça peut être hyper sérieux), qui souvent me mine et m'angoisse, mais qui me donne aussi plus que du plaisir: du bonheur. Ce mot galvaudé est le seul qui me vienne pour désigner le sentiment de force et d'apaisement que peut procurer la naissance d'un texte. Si on vend assez de bouquins pour en vivre, on serait bien bête de ne pas en profiter, c'est comme gagner au loto, ça ne se refuse pas. On est alors professionnel de fait. C'est autre chose de le revendiquer, de l'avancer comme un droit, sous prétexte de talent. "L'œuvre de l'esprit procède de l'œuvre de chair et partage sa nature", dit Rilke. Ça porte un nom, les professionnel(le)s de l'œuvre de chair !

Bref, je ne suis pas dans la revendication syndicale, mais dans l'indignation, ah ! ça oui, devant l'exploitation des auteurs et la connerie galopante de l'édition. La faire entendre, cette indignation, est même l'objet principal de mon blog. Car ce qui est en jeu, ce ne sont pas seulement mes petits intérêts. Comme le dit Virginie Lou : "La littérature est le fruit d’une réflexion, d’un travail souvent long et exigeant, d’une quête spirituelle, mais oui : il faut arracher ce mot “spiritualité” aux griffes des religions. La vie spirituelle, c’est la vie de l’esprit, et l’esprit humain remet sans cesse ses idées en question, ce qui fait que l’homme  (en principe) n’est pas un chien, content d’avoir sa promenade et sa gamelle tous les jours à la même heure." Cette "vie spirituelle" connaît aujourd'hui un grave problème écologique : elle est en cours de dessèchement.

Mais le problème est moins tragique que celui du réchauffement de la planète. Il n'y a qu'une planète (du moins dans l'état actuel de la science), on est tous dessus, et on va tous y passer si elle est bousillée, y compris les cons qui l'auront bousillée. La seule solution, c'est la révolution, mais on ne sait plus par quel bout la prendre ! Il faudrait trouver le moyen de pendre à la lanterne les quelques milliers d'êtres malfaisants qui président à la triste destinée du monde. Mais je n'arrive pas à imaginer le mode d'emploi, et ce n'est pas faute d'y réfléchir !

La littérature a la peau dure, elle va peu à peu se tirer des pattes de ceux qui aujourd'hui prétendent la faire vivre. L'édition creuse sa propre tombe en bavant devant les best sellers et en sacrifiant les bons auteurs sur l'autel des offices à répétition. Aidons-là, d'une pelletée de temps en temps, pour le plaisir.
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mercredi 10 janvier 2007
Pour reprendre le propos de mon papier précédent, je trouve indécent la revendication d'être traité en professionnel de la littérature. L'activité d'écriture ne colle pas avec l'idée que je me fais du travail en général, et l'éducation que j'ai reçue dans mon milieu dit "modeste" me porte à respecter la valeur-travail (ça a moins bien marché pour famille et patrie!). J'écris si je veux, quand je veux, ce que je veux, c'est de l'ordre du désir, pas du devoir, je n'ai de comptes à rendre à personne. Et j'écris quand je peux, et souvent, je m'arrache les cheveux : je n'y arrive pas, putain ! Dans ces conditions, comment pourrais-je exiger mon chèque à la fin du mois ?

Si ce que j'ai écrit rapporte à quelqu'un, je réclamerai ma part, je ne ferai pas l'ange dans un monde de bêtes à profit, y a pas écrit pigeon, et si ça rapporte gros, cool ! je n'aurai plus besoin de mettre mon réveil à sonner le matin. Cela dit, il n'est pas certain que ma plume s'en porte bien. Je serai tenté de rejouer la combinaison gagnante, avec un prétexte d'allure morale (pré-texte, c'est le cas de le dire) du genre: mon lectorat m'attend. J'écrirais alors sur commande – sur ma propre commande. Or, l'écriture, ça ne se commande pas. Je le répète, c'est de l'ordre du désir. A moins de s'appeler Rico Sifredi, tu ne bandes pas sur commande, ou tu bandes mou. Bon, tu arrives à te débrouiller, ça se tient à peu près, mais au fond, tu sais bien que c'est merdique, disons quelconque. Une petite baise, comme ça, quelconque, ça peut faire plaisir par où ça passe. Un texte quelconque est un texte nul. Qui n'a pas lieu d'être. Qui, publié, gâche la forêt.

Mais il y a un autre problème, et de taille ! L'écrivain qui passe son temps à écrire (en veillant, chaque fin de mois, aux droits d'auteur qui tombent sur le compte courant), de quoi sa vie est-elle faite? D'écriture. De frappe sur le clavier. De stylo qui fuit. De papier qui passe mal dans l'imprimante. Que d'aventures ! Et il écrit sur quoi, cet aventurier ? Sur le stylo qui fuit ? Sur le papier qui fait chier ? Dans le meilleur des cas, sa femme le plaque (et on la comprend). Ça fait au moins quelque chose à raconter. Ah ! quel malheur, et c'est un malheur directement accessible au commun des lecteurs et des lectrices, car on a tous été plaqués une ou plusieurs fois. Voilà un bon roman bien français comme les détestait Deleuze. La séparation de Dan Frank, par exemple.

Ecrire, ça vient de la vie et ça retourne à la vie. C'est de l'esprit et de la chair touillés, sublimés, passés dans l'alambic. Un alcool. Et on n'en connaît pas la recettte. Il n'y a pas de recette. Quiconque se confronte à ce genre de distillation doit tout inventer.  Ce n'est pas à la portée du premier blanc-bec qui n'a que microsoft word pour horizon. Il faut se coltiner le monde, pour écrire. L'écriture, ça vient après. Dans le meilleur des cas.

C'était quoi, déjà, le sujet ? Professionaliser l'écriture ? Tu rigoles ou quoi?
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Vendredi 19 janvier 2007
La littérature m’impressionnait, quand j’étais adolescent. Elle m’impressionne encore, un demi-siècle et mille livres plus tard, quand elle est forte comme un alcool fort, quand elle me prend par surprise, et qu’à des yeux qui ont tout vu, elle montre le monde sous un jour neuf. Mais «l’impression» n’est pas de même nature. Aujourd’hui, elle me vient directement de la force du texte: de sa justesse, de sa fraîcheur et de sa franchise, et je suis sensible à la concentration et à l’obstination de l’auteur, devant lequel je mets chapeau bas, la main sur le cœur. A Georges Bonnet, je dis merci pour Les yeux des chiens ont toujours soif, ma dernière découverte. J’en parlerai dans un prochain papier. Adolescent, la littérature m’impressionnait par elle-même, c'était presque indépendant de ce qu’elle offrait à la lecture. L’écrivain était auréolé, et cette auréole, c’était tout ce qui me séparait de lui, tout ce qui m’empêcherait d’être un jour son égal. J’avais cette modestie faite de honte et de soumission qui caractérise les pauvres, disons, plus généralement, les sans-pouvoir.

J’accompagnais souvent mon père camionneur, qui « montait » plusieurs fois par semaine à Paris. Le vieux Berliet arrivait poussivement à l’Arc de Triomphe sur le coup de deux heures du matin, et c’était toujours pour moi un éblouissement, cette ville sans limites, brillant de tous ses feux, capitale de la France. Je lui prêtais une vie mystérieuse et supérieure, comme le manant au château où se déroule une fête qu’il voit de loin, à travers la grille. Ainsi se présentait à moi la littérature : avec un L majuscule, que les typographes appellent précisément «capitale». Ça sort du lot commun, une capitale à l’initiale. Ça pose. Ça rend essentiel. Ça élève jusqu’au Monde des Essences, d’où procède, dans l’imperfection, tout ce qui existe. Il y a l’Idée de la Littérature, ou, encore plus haut dans la hiérarchie, l’Idée du Beau, dont Flaubert disait être au service, et il y a les livres, multiples, imparfaits et inégaux, plus ou moins fidèles à l’Idée fondatrice.

Cette vision métaphysique n’est plus de mise. Dieu est mort, le ciel est tombé sur la terre, et ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, mais il reste dans les salons une certaine idée de la littérature dont use l'éditeur pour reconnaître les siens. Celui-ci est un écrivain, celui-là n’en est pas un. Bien qu’ayant perdu sa majuscule, la Littérature continue à pavoiser et prétend toujours régenter. Cf mon article titré Qu’est-ce que la littérature (suite) ? Le problème, c’est que la production littéraire passe sous ses fourches caudines. Ne se publie que ce qui répond à la norme établie et les trompettes médiatiques lui frayent sa voie dans le public. Ainsi le pipi de chat d’un Marc Levy caracole-t-il en tête des ventes.


Or la création littéraire est précisément celle qui, naturellement, sans ostentation ni volonté d'originalité, emprunte des chemins de traverse, ou plutôt invente son propre chemin et, de ce fait, réinvente toute la littérature. La Littérature avec un L majuscule n’existe pas. Quel point commun y a-t-il entre Proust et Brautigan ? Il y a trente-six littératures et demain, peut-être, je l’espère, je l’attends, je trouverai un livre sur le banc d’un square, comme un jour déjà lointain j’ai trouvé Au-dessous du volcan abandonné, graisseux, sur la table d’une cantine, et je découvrirai une trente-septième littérature. Car, dieu merci, de grands textes arrivent à filer entre les jambes des marchands du temple.

Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 23 janvier 2007
En voici un, livre authentique : "Les yeux des chiens ont toujours soif", de Georges Bonnet (Le Temps qu'il fait, 2006). J'ai l'air de m'éloigner de la ligne que je me suis fixée pour ce blog, en donnant dans la critique littéraire. Mais non, ce n'est pas de la critique. J'en serais bien incapable et la critique n'est pas un exercice pour moi. J'ai seulement envie de dire aux gens qui passent sur ce site : lisez ce livre – et si vous ne l'aimez pas, je ne vous adresse plus la parole!
 
Le texte de la 4ème de couverture est parfait (chapeau au rédacteur! qui est peut-être l'auteur lui-même): "C'est avec une grande économie de moyens et une pudeur exemplaire, suivant à petits pas les personnages de son récit, que Georges Bonnet nous relate la rencontre d'Émile et Louise, septuagénaires jusqu'alors solitaires et confinés entre appartement, jardin public et cimetière, mais finalement sujets aux plus intenses débordements du cœur. C'est grâce à un art dénué de tout artifice, comme puisé à l'émotion même, qu'il sait rendre palpitante la plus partagée des banalités et tenir le lecteur en haleine. Car ces êtres - auxquels il ne doit, en principe, plus rien arriver - sont vulnérables à l'amour, à ses joies comme à ses peines, quand même il ne leur viendrait pas à l'esprit de nommer le sentiment qui les traverse et les rend à la vie."

Georges Bonnet a plus de 80 ans. C'est de la vieillesse qu'il parle avec tant de délicatesse. De la vérité de la vieillesse, qui n'est pas, contre toute apparence, l'antichambre de la mort, mais une forme de vie, la dernière, donc la plus pathétique.

Jeune, je proclamais avec Nabokov: "La littérature est enchantement et supercherie." Mes goûts me portent aujourd'hui vers les écrivains du mot le plus juste, vers ceux qui disent, comme Albert Cossery : "Je ne suis pas un romancier, je suis un écrivain, je dis la vérité." Ou encore ce Don Milani qu'on soupçonne d'avoir écrit pour les enfants de Barbiana: "Le seul critère d'une œuvre ou d'une phrase, c'est son degré d'approche de la réalité." Les mots de la tribu ne sont jamais exactement à la hauteur de ce que l'on vit et voudrait dire. Du moins cette inadéquation est-elle à la source du besoin d'écrire. Nous sommes tous schizophrènes, séparés du monde par un flou, un vide, un voile. Les meilleurs écrivains font le point, jette un pont, lèvent le voile. Georges Bonnet est de ceux-là.
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 23 janvier 2007
L'auteur tel que nous le connaissons et reconnaissons est né à l'époque romantique. Il est mû par l'inspiration, parfois dévorante; repérable à son style qui ne ressemble qu'à lui-même; maître du langage (donc de la pensée), mais aussi sa victime souffrante; signataire exclusif d'une œuvre originale qualifiée de "création". Il doit beaucoup au travail et tout au talent !

Fait troublant : ce profil d'auteur qui a remplacé le "lettré" aux savoirs multiples est apparu sur la scène culturelle en même temps que l'éditeur que nous connaissons, "banquier du talent", comme on l'a appelé au XIXème, doté d'un pouvoir symbolique qui le met à l'égal de l'auteur, avec lequel il constitue un couple, parfois infernal.

Cet éditeur-là étant moribond, que va-t-il advenir de son conjoint? Il aura du mal à s'en remettre. Peut-être suivra-t-il de près son éditeur chéri. Je ne le regretterai pas, car je ne me suis jamais senti proche des littérateurs ayant pignon sur rue et se montrant à la fenêtre (d'ailleurs, j'ai toujours habité côté cour) et je n'ai jamais brigué leur position. Ils jouent entre eux. Je fais miennes ces paroles de Don Milani: "Je ne veux pas mourir bourgeois, je ne veux pas qu'on me prenne pour un auteur de livres. Si seulement je pouvais faire comprendre à quelques-uns qu'on n'a pas besoin pour écrire de génie ni même de talent... L'écriture, croyez-moi, n'est que le contraire de la paresse."
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mercredi 24 janvier 2007
L'écriture est une forme de présence au monde. Un plus de présence, une présence plus proche. Quand on aime, on ouvre grand les yeux pour mieux voir l'autre, son existence tient du miracle, on aurait pu ne jamais se rencontrer, on le caresse du regard et on le trouve beau, beau, même ses petits défauts nous charment, on aime tout, on ne fait pas de détail, on se colle à lui, on le touche, on le pelote, pas seulement avec ses mains, de tout son corps, on voudrait ne faire qu'un, se fondre en lui, se perdre en lui etc. L'écriture est une forme d'amour. En exergue du livre de Georges Bonnet (que je n'ai plus sous la main pour l'avoir prêté), il y a une citation de je-ne-sais-plus-qui disant en substance : écrire, c'est dire à la vie qu'on l'aime, il est arrivé qu'elle ne me déçoive pas...
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 15 février 2007
Voici ce que Flaubert disait à son copain Maxime Du Camp, en 1852, c'est à dire en pleine écriture de Madame Bovary.

"Etre connu n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D'ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s'en tenir? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l'on meurt presque toujours dans l'incertitude de son propre nom, à moins d'être un sot. Donc l'illustration ne vous classe pas plus à vos propres yeux que l'obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire.

Le succès me paraît être un résultat, non un but. Or, j'y marche, vers ce but, et depuis longtemps, il me semble, sans broncher d'une semelle, ni m'arrêter au cours de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur l'herbette. [...]

Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre.

J'ai en tête une manière d'écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l'abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu'on batte des mains s'il est bon. ? D'ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout. [...]

Il se peut faire qu'il y ait des occasions propices en matières commerciales, des veines d'achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d'établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d'art est bonne, si elle est vraie [c'est Flaubert qui souligne], elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans ? ou après vous, qu'importe!"

Et il écrit à George Sand, vingt ans plus tard : "La recherche d'un honneur quelconque me semble un acte de modestie incompréhensible!" !!!


Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mardi 27 février 2007
Il y a une quinzaine d'années un ami m'avait dit: je n'arrive pas à lire de roman, ça me paraît artificiel, fabriqué, je ne peux pas m'intéresser à une histoire inventée. Il n'avait rien d'agressif, il s'interrogeait; me respectant, il cherchait à comprendre. Et moi, j'étais surpris, presque incrédule. En tout cas, ça m'apparaissait une grave lacune chez ce type intelligent, cultivé.

Eh bien ! aujourd'hui, c'est le contraire. La fiction me tombe des mains, et le stylo refuse d'avancer, quand j'essaie de lui faire raconter des histoires. Ça me semble dérisoire. Voire infantile. Comme croire aux fées et aux lutins. Ce n'est pas sérieux – mais qu'est-ce qui est sérieux?

Je le vis comme un problème parce que je ne me reconnais plus. Je me sens dénaturé. La fiction et l'écriture de la fiction collaient à ma vie, même sans attente de publication. J'avais toujours quelques perles à enfiler, un collier en chantier depuis des mois, des années, et j'y passais des heures sans me poser de questions. Pourtant, dans ma jeunesse pas très folle, le roman était chamboulé par Robbe-Grillet et Cie. On était invité à se remettre en question. Mais c'était pour moi un truc d'intellos parisiens qui faisaient les malins. Je mettais les surréalistes dans le même panier avec André Breton, gourou en carton-pâte. J'enfilais mes perles tranquillement, dans mon coin.

Mon goût pour la fiction m'a conduit à écrire pour la télé. Soixante téléfilms, tous les formats, tous les genres. Un professionnel de la soupe. Le pire, c'est que j'avais du plaisir. Je me frottais les mains en m'installant devant l'ordinateur. En plus, on m'engraissait. J'avais même une maison de campagne en Toscane, pas loin de chez Léo Ferré.

Mais contrairement à nombre d'amis scénaristes – d'ex-amis –, j'avais gardé une veilleuse allumée, je restais étonné (un peu honteux) de gagner le fric sans me fouler, et je ne me prenais pas pour un auteur. J'étais cuistot à la cantoche TF1. Ou si l'on préfère, pute de luxe chez Madame Antenne 2. Je manquais de ce que les militaires appellent "le sentiment d'appartenance", qui fait qu'on s'identifie au milieu. Je crachais même dessus. Dans la soupe. Et ça, ça ne pardonne pas. Ils m'ont viré. Dieu merci.

Je me suis retrouvé sur le pavé (les huissiers aux fesses, car j'avais pris de mauvaises habitudes de consommation) avec ma plume toute tordue. Que dis-je? bien cassée. Deux romans à la poubelle. Je me croyais dans la situation de la nana qui a fait commerce de son sexe et qui ne sait plus s'en servir pour l'amour. Tout un réapprentissage. Un peu de patience, ça va revenir. Mais ça n'est pas revenu...

A suivre.
Par Périgot
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

*

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés