Texte Libre
Ce blog est le prélude à la création d'un lieu éditorial sur le Net, que je n'appellerai pas "maison" mais "bibliothèque". Je constituerai peu à peu une
collection de livres sous le nom de "littératures".
Voici un texte écrit par Goytisolo lui-même pour Le Monde Diplomatique, à la sortie de son dernier livre, "Et quand le rideau
tombe".
"Et quand le rideau tombe est une «fiction autobiographique». Lorsque la vie d’un auteur entre dans un roman, elle se change en littérature. On y trouve des éléments biographiques, mais insérés en fonction des exigences de la fiction. Bien évidemment, je n’ai parlé ni avec Méphisto, ni avec le Démiurge, ni avec Dieu... Au début, lorsque j’ai commencé la rédaction d’Et quand le rideau tombe, je n’avais pas le sentiment qu’il y eût beaucoup d’amertume, bien que ce travail m’ait pris six ans. Au final, il y a une bonne dose de lucidité.
Le but du roman consiste à trouver un équilibre difficile entre poésie et trame. Le roman peut, selon le mécanisme de décantation, se changer en poème, en prose, ou en simple scénario cinématographique. Il y a des romans écrits pour être adaptés à l’écran, ce sont de simples trames. Mais les romans qui m’intéressent sont ceux qui, soumis à une décantation, aboutissent à un condensé de musique des mots, de beauté du langage, c’est-à-dire à quelque chose qui n’est plus une simple trame. Reste qu’il faut parvenir à un équilibre, fort difficile à atteindre. Les différents chapitres de ce livre peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Toujours est-il que la trame existe. Il y a une logique argumentative qui court jusqu’à la fin du récit.
Certains auteurs écrivent pour vendre, d’autres le font pour être lus. Je souhaiterais, quant à moi, avoir le plus grand nombre de relecteurs possible. Dans Et quand le rideau tombe, l’image du chardon meurtri, piétiné en Tchétchénie par les bottes de la soldatesque russe, les bottes du tsar, celles de M. Eltsine puis celles de M. Poutine : c’est l’un des fils conducteurs de la trame, le recommencement absurde de la barbarie humaine. Entre le progrès de la société et l’héritage bestial, c’est parfois l’héritage bestial qui l’emporte. De ce côté-là, les choses n’ont pas beaucoup changé. Les brutalités de la guerre civile espagnole se perpétuent dans toutes les guerres civiles. On se demande en quoi l’espèce humaine s’est améliorée. Ne serait-il pas plus juste de la nommer plutôt l’«espèce inhumaine»?
Le véritable engagement du créateur se fait à l’égard de sa propre langue. Il peut y avoir des «créateurs ignobles», comme l’écrivain espagnol Francisco de Quevedo [1580-1645], incarnation du parfait salaud. Misogyne, il vomissait les homosexuels, les juifs, les Noirs et les Maures ; il arborait un patriotisme sans tache, et puis un jour on a découvert qu’il était agent à la solde de l’ambassade de France : le salaud parfait... Mais il fut un poète génial.
Mon engagement a toujours été envers les mots : proposer une écriture nouvelle, différente de celle qui existait quand j’ai entamé mon activité créatrice. J’ai assumé également des engagements en faveur de causes civiques. D’abord contre le franquisme, et aujourd’hui contre les nationalismes et les fondamentalismes – y compris le fondamentalisme de la technoscience, à mes yeux l’un des plus dangereux."
(Propos recueillis par Javier Valenzuela. Traduits de l’espagnol par Abdelatif Ben Salem.)
"Et quand le rideau tombe est une «fiction autobiographique». Lorsque la vie d’un auteur entre dans un roman, elle se change en littérature. On y trouve des éléments biographiques, mais insérés en fonction des exigences de la fiction. Bien évidemment, je n’ai parlé ni avec Méphisto, ni avec le Démiurge, ni avec Dieu... Au début, lorsque j’ai commencé la rédaction d’Et quand le rideau tombe, je n’avais pas le sentiment qu’il y eût beaucoup d’amertume, bien que ce travail m’ait pris six ans. Au final, il y a une bonne dose de lucidité.
Le but du roman consiste à trouver un équilibre difficile entre poésie et trame. Le roman peut, selon le mécanisme de décantation, se changer en poème, en prose, ou en simple scénario cinématographique. Il y a des romans écrits pour être adaptés à l’écran, ce sont de simples trames. Mais les romans qui m’intéressent sont ceux qui, soumis à une décantation, aboutissent à un condensé de musique des mots, de beauté du langage, c’est-à-dire à quelque chose qui n’est plus une simple trame. Reste qu’il faut parvenir à un équilibre, fort difficile à atteindre. Les différents chapitres de ce livre peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Toujours est-il que la trame existe. Il y a une logique argumentative qui court jusqu’à la fin du récit.
Certains auteurs écrivent pour vendre, d’autres le font pour être lus. Je souhaiterais, quant à moi, avoir le plus grand nombre de relecteurs possible. Dans Et quand le rideau tombe, l’image du chardon meurtri, piétiné en Tchétchénie par les bottes de la soldatesque russe, les bottes du tsar, celles de M. Eltsine puis celles de M. Poutine : c’est l’un des fils conducteurs de la trame, le recommencement absurde de la barbarie humaine. Entre le progrès de la société et l’héritage bestial, c’est parfois l’héritage bestial qui l’emporte. De ce côté-là, les choses n’ont pas beaucoup changé. Les brutalités de la guerre civile espagnole se perpétuent dans toutes les guerres civiles. On se demande en quoi l’espèce humaine s’est améliorée. Ne serait-il pas plus juste de la nommer plutôt l’«espèce inhumaine»?
Le véritable engagement du créateur se fait à l’égard de sa propre langue. Il peut y avoir des «créateurs ignobles», comme l’écrivain espagnol Francisco de Quevedo [1580-1645], incarnation du parfait salaud. Misogyne, il vomissait les homosexuels, les juifs, les Noirs et les Maures ; il arborait un patriotisme sans tache, et puis un jour on a découvert qu’il était agent à la solde de l’ambassade de France : le salaud parfait... Mais il fut un poète génial.
Mon engagement a toujours été envers les mots : proposer une écriture nouvelle, différente de celle qui existait quand j’ai entamé mon activité créatrice. J’ai assumé également des engagements en faveur de causes civiques. D’abord contre le franquisme, et aujourd’hui contre les nationalismes et les fondamentalismes – y compris le fondamentalisme de la technoscience, à mes yeux l’un des plus dangereux."
(Propos recueillis par Javier Valenzuela. Traduits de l’espagnol par Abdelatif Ben Salem.)
par Joseph Périgot recommander
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