La littérature m’impressionnait, quand j’étais adolescent. Elle m’impressionne encore, un demi-siècle et mille livres plus tard, quand elle est forte comme un alcool fort, quand elle me prend par surprise, et qu’à des yeux qui ont tout vu, elle montre le monde sous un jour neuf. Mais «l’impression» n’est pas de même nature. Aujourd’hui, elle me vient directement de la force du texte: de sa justesse, de sa fraîcheur et de sa franchise, et je suis sensible à la concentration et à l’obstination de l’auteur, devant lequel je mets chapeau bas, la main sur le cœur. A Georges Bonnet, je dis merci pour Les yeux des chiens ont toujours soif, ma dernière découverte. J’en parlerai dans un prochain papier. Adolescent, la littérature m’impressionnait par elle-même, c'était presque indépendant de ce qu’elle offrait à la lecture. L’écrivain était auréolé, et cette auréole, c’était tout ce qui me séparait de lui, tout ce qui m’empêcherait d’être un jour son égal. J’avais cette modestie faite de honte et de soumission qui caractérise les pauvres, disons, plus généralement, les sans-pouvoir.
J’accompagnais souvent mon père camionneur, qui « montait » plusieurs fois par semaine à Paris. Le vieux Berliet arrivait poussivement à l’Arc de Triomphe sur le coup de deux heures du matin, et c’était toujours pour moi un éblouissement, cette ville sans limites, brillant de tous ses feux, capitale de la France. Je lui prêtais une vie mystérieuse et supérieure, comme le manant au château où se déroule une fête qu’il voit de loin, à travers la grille. Ainsi se présentait à moi la littérature : avec un L majuscule, que les typographes appellent précisément «capitale». Ça sort du lot commun, une capitale à l’initiale. Ça pose. Ça rend essentiel. Ça élève jusqu’au Monde des Essences, d’où procède, dans l’imperfection, tout ce qui existe. Il y a l’Idée de la Littérature, ou, encore plus haut dans la hiérarchie, l’Idée du Beau, dont Flaubert disait être au service, et il y a les livres, multiples, imparfaits et inégaux, plus ou moins fidèles à l’Idée fondatrice.
Cette vision métaphysique n’est plus de mise. Dieu est mort, le ciel est tombé sur la terre, et ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, mais il reste dans les salons une certaine idée de la littérature dont use l'éditeur pour reconnaître les siens. Celui-ci est un écrivain, celui-là n’en est pas un. Bien qu’ayant perdu sa majuscule, la Littérature continue à pavoiser et prétend toujours régenter. Cf mon article titré Qu’est-ce que la littérature (suite) ? Le problème, c’est que la production littéraire passe sous ses fourches caudines. Ne se publie que ce qui répond à la norme établie et les trompettes médiatiques lui frayent sa voie dans le public. Ainsi le pipi de chat d’un Marc Levy caracole-t-il en tête des ventes.
Or la création littéraire est précisément celle qui, naturellement, sans ostentation ni volonté d'originalité, emprunte des chemins de traverse, ou plutôt invente son propre chemin et, de ce fait, réinvente toute la littérature. La Littérature avec un L majuscule n’existe pas. Quel point commun y a-t-il entre Proust et Brautigan ? Il y a trente-six littératures et demain, peut-être, je l’espère, je l’attends, je trouverai un livre sur le banc d’un square, comme un jour déjà lointain j’ai trouvé Au-dessous du volcan abandonné, graisseux, sur la table d’une cantine, et je découvrirai une trente-septième littérature. Car, dieu merci, de grands textes arrivent à filer entre les jambes des marchands du temple.
J’accompagnais souvent mon père camionneur, qui « montait » plusieurs fois par semaine à Paris. Le vieux Berliet arrivait poussivement à l’Arc de Triomphe sur le coup de deux heures du matin, et c’était toujours pour moi un éblouissement, cette ville sans limites, brillant de tous ses feux, capitale de la France. Je lui prêtais une vie mystérieuse et supérieure, comme le manant au château où se déroule une fête qu’il voit de loin, à travers la grille. Ainsi se présentait à moi la littérature : avec un L majuscule, que les typographes appellent précisément «capitale». Ça sort du lot commun, une capitale à l’initiale. Ça pose. Ça rend essentiel. Ça élève jusqu’au Monde des Essences, d’où procède, dans l’imperfection, tout ce qui existe. Il y a l’Idée de la Littérature, ou, encore plus haut dans la hiérarchie, l’Idée du Beau, dont Flaubert disait être au service, et il y a les livres, multiples, imparfaits et inégaux, plus ou moins fidèles à l’Idée fondatrice.
Cette vision métaphysique n’est plus de mise. Dieu est mort, le ciel est tombé sur la terre, et ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, mais il reste dans les salons une certaine idée de la littérature dont use l'éditeur pour reconnaître les siens. Celui-ci est un écrivain, celui-là n’en est pas un. Bien qu’ayant perdu sa majuscule, la Littérature continue à pavoiser et prétend toujours régenter. Cf mon article titré Qu’est-ce que la littérature (suite) ? Le problème, c’est que la production littéraire passe sous ses fourches caudines. Ne se publie que ce qui répond à la norme établie et les trompettes médiatiques lui frayent sa voie dans le public. Ainsi le pipi de chat d’un Marc Levy caracole-t-il en tête des ventes.
Or la création littéraire est précisément celle qui, naturellement, sans ostentation ni volonté d'originalité, emprunte des chemins de traverse, ou plutôt invente son propre chemin et, de ce fait, réinvente toute la littérature. La Littérature avec un L majuscule n’existe pas. Quel point commun y a-t-il entre Proust et Brautigan ? Il y a trente-six littératures et demain, peut-être, je l’espère, je l’attends, je trouverai un livre sur le banc d’un square, comme un jour déjà lointain j’ai trouvé Au-dessous du volcan abandonné, graisseux, sur la table d’une cantine, et je découvrirai une trente-septième littérature. Car, dieu merci, de grands textes arrivent à filer entre les jambes des marchands du temple.
par Périgot
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littératures
Je n'ai pas de calendrier ni de programme pour la "bibliothèque" que je prépare. Je procèderai en amateur, au gré des textes que ma gentille factrice m'apportera et de ceux que la fée Internet déposera dans ma messagerie. Des amis écrivains ne manqueront pas de me soumettre, un jour ou l'autre, un manuscrit jugé impubliable par leur éditeur habituel. La poésie et les nouvelles, ces mal-aimées du commerce éditorial, seront les bienvenues. Mais je ne m'imposerai aucune contrainte et ne céderai à aucune complaisance. Pour reprendre les termes de Barthes : des textes de plaisir (le mien) et des textes de jouissance (la mienne). Tel sera mon cap.
Il pourra me prendre l'envie de faire remonter un texte englouti, par exemple un roman français des années 50, dans la lignée d'un Gadenne ou d'un Hyvernaud. J'aime beaucoup cette période littéraire que le "nouveau roman" a étouffée. Enfin, je ne répugnerai pas à l'auto-édition. Comme je l'ai déjà dit, je n'ai rien, par principe, contre l'auto-édition. Qu'une lecture critique puisse améliorer un texte avant sa publication, soit, mais je doute a priori de celle de l'éditeur moyen, qui risque d'être avant tout commerciale; je fais plus confiance à ma femme et à mes amis.
Mon initiative est celle d'un amoureux des textes et des livres. Faire d'un texte un livre est une opération magique qui a occupé ma vie pendant pas mal d'années, en tant qu'imprimeur et éditeur, et dont je ne suis pas près d'être lassé. Mais je dois reconnaître qu'il y a aussi de la bravade, dans cette démarche. Aux éditeurs qui nous prennent de haut, parce que nous ne vendons qu'à mille exemplaires; dont on attend la "réponse" à un manuscrit pendant plusieurs mois et parfois en vain – quelle humiliation! –, je dis : "Continuez tranquillement à jouer au Monopoly avec vos auteurs montés en neige, on n'a pas besoin de vous !" Récupération de pouvoir. Prise en mains de ses propres affaires. Et ça dans la joie, dans l'énergie, pas dans l'acrimonie, parce que nous sommes portés par le vent de l'histoire. L'édition est morte, vive l'édition !
Mon initiative est celle d'un amoureux des textes et des livres. Faire d'un texte un livre est une opération magique qui a occupé ma vie pendant pas mal d'années, en tant qu'imprimeur et éditeur, et dont je ne suis pas près d'être lassé. Mais je dois reconnaître qu'il y a aussi de la bravade, dans cette démarche. Aux éditeurs qui nous prennent de haut, parce que nous ne vendons qu'à mille exemplaires; dont on attend la "réponse" à un manuscrit pendant plusieurs mois et parfois en vain – quelle humiliation! –, je dis : "Continuez tranquillement à jouer au Monopoly avec vos auteurs montés en neige, on n'a pas besoin de vous !" Récupération de pouvoir. Prise en mains de ses propres affaires. Et ça dans la joie, dans l'énergie, pas dans l'acrimonie, parce que nous sommes portés par le vent de l'histoire. L'édition est morte, vive l'édition !
par Périgot
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édition
Pour reprendre le propos de mon papier précédent, je trouve indécent la revendication d'être traité en professionnel de la littérature. L'activité d'écriture ne colle pas avec l'idée que je me fais du travail en général, et l'éducation que j'ai reçue dans mon milieu dit "modeste" me porte à respecter la valeur-travail (ça a moins bien marché pour famille et patrie!). J'écris si je veux, quand je veux, ce que je veux, c'est de l'ordre du désir, pas du devoir, je n'ai de comptes à rendre à personne. Et j'écris quand je peux, et souvent, je m'arrache les cheveux : je n'y arrive pas, putain ! Dans ces conditions, comment pourrais-je exiger mon chèque à la fin du mois ?
Si ce que j'ai écrit rapporte à quelqu'un, je réclamerai ma part, je ne ferai pas l'ange dans un monde de bêtes à profit, y a pas écrit pigeon, et si ça rapporte gros, cool ! je n'aurai plus besoin de mettre mon réveil à sonner le matin. Cela dit, il n'est pas certain que ma plume s'en porte bien. Je serai tenté de rejouer la combinaison gagnante, avec un prétexte d'allure morale (pré-texte, c'est le cas de le dire) du genre: mon lectorat m'attend. J'écrirais alors sur commande – sur ma propre commande. Or, l'écriture, ça ne se commande pas. Je le répète, c'est de l'ordre du désir. A moins de s'appeler Rico Sifredi, tu ne bandes pas sur commande, ou tu bandes mou. Bon, tu arrives à te débrouiller, ça se tient à peu près, mais au fond, tu sais bien que c'est merdique, disons quelconque. Une petite baise, comme ça, quelconque, ça peut faire plaisir par où ça passe. Un texte quelconque est un texte nul. Qui n'a pas lieu d'être. Qui, publié, gâche la forêt.
Mais il y a un autre problème, et de taille ! L'écrivain qui passe son temps à écrire (en veillant, chaque fin de mois, aux droits d'auteur qui tombent sur le compte courant), de quoi sa vie est-elle faite? D'écriture. De frappe sur le clavier. De stylo qui fuit. De papier qui passe mal dans l'imprimante. Que d'aventures ! Et il écrit sur quoi, cet aventurier ? Sur le stylo qui fuit ? Sur le papier qui fait chier ? Dans le meilleur des cas, sa femme le plaque (et on la comprend). Ça fait au moins quelque chose à raconter. Ah ! quel malheur, et c'est un malheur directement accessible au commun des lecteurs et des lectrices, car on a tous été plaqués une ou plusieurs fois. Voilà un bon roman bien français comme les détestait Deleuze. La séparation de Dan Frank, par exemple.
Ecrire, ça vient de la vie et ça retourne à la vie. C'est de l'esprit et de la chair touillés, sublimés, passés dans l'alambic. Un alcool. Et on n'en connaît pas la recettte. Il n'y a pas de recette. Quiconque se confronte à ce genre de distillation doit tout inventer. Ce n'est pas à la portée du premier blanc-bec qui n'a que microsoft word pour horizon. Il faut se coltiner le monde, pour écrire. L'écriture, ça vient après. Dans le meilleur des cas.
C'était quoi, déjà, le sujet ? Professionaliser l'écriture ? Tu rigoles ou quoi?
Si ce que j'ai écrit rapporte à quelqu'un, je réclamerai ma part, je ne ferai pas l'ange dans un monde de bêtes à profit, y a pas écrit pigeon, et si ça rapporte gros, cool ! je n'aurai plus besoin de mettre mon réveil à sonner le matin. Cela dit, il n'est pas certain que ma plume s'en porte bien. Je serai tenté de rejouer la combinaison gagnante, avec un prétexte d'allure morale (pré-texte, c'est le cas de le dire) du genre: mon lectorat m'attend. J'écrirais alors sur commande – sur ma propre commande. Or, l'écriture, ça ne se commande pas. Je le répète, c'est de l'ordre du désir. A moins de s'appeler Rico Sifredi, tu ne bandes pas sur commande, ou tu bandes mou. Bon, tu arrives à te débrouiller, ça se tient à peu près, mais au fond, tu sais bien que c'est merdique, disons quelconque. Une petite baise, comme ça, quelconque, ça peut faire plaisir par où ça passe. Un texte quelconque est un texte nul. Qui n'a pas lieu d'être. Qui, publié, gâche la forêt.
Mais il y a un autre problème, et de taille ! L'écrivain qui passe son temps à écrire (en veillant, chaque fin de mois, aux droits d'auteur qui tombent sur le compte courant), de quoi sa vie est-elle faite? D'écriture. De frappe sur le clavier. De stylo qui fuit. De papier qui passe mal dans l'imprimante. Que d'aventures ! Et il écrit sur quoi, cet aventurier ? Sur le stylo qui fuit ? Sur le papier qui fait chier ? Dans le meilleur des cas, sa femme le plaque (et on la comprend). Ça fait au moins quelque chose à raconter. Ah ! quel malheur, et c'est un malheur directement accessible au commun des lecteurs et des lectrices, car on a tous été plaqués une ou plusieurs fois. Voilà un bon roman bien français comme les détestait Deleuze. La séparation de Dan Frank, par exemple.
Ecrire, ça vient de la vie et ça retourne à la vie. C'est de l'esprit et de la chair touillés, sublimés, passés dans l'alambic. Un alcool. Et on n'en connaît pas la recettte. Il n'y a pas de recette. Quiconque se confronte à ce genre de distillation doit tout inventer. Ce n'est pas à la portée du premier blanc-bec qui n'a que microsoft word pour horizon. Il faut se coltiner le monde, pour écrire. L'écriture, ça vient après. Dans le meilleur des cas.
C'était quoi, déjà, le sujet ? Professionaliser l'écriture ? Tu rigoles ou quoi?
par Périgot
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littératures
Partant du constat que le livre reste un "produit culturel" peu cher, l'auteur du blog lalitterature propose d'augmenter le prix du livre pour mieux rémunérer ceux qui ont du mal à en vivre, en particulier les auteurs.
Pour moi, le problème n'est pas de gagner trois sous de plus (car, à moins d'être sacré vedette par la Star Académie littéraire, ça ne sera que trois sous et ça ne durera pas, puisque la crise va s'aggravant). Et je ne souhaite pas un statut d'écrivain professionnel. Etant né de "gens simples", qui ont bossé dur pour simplement gagner leur beefsteack, gagner le mien avec une activité certes essentielle, mais ludique (ce qui prouve, s'il en était besoin, que le jeu, ça peut être hyper sérieux), qui souvent me mine et m'angoisse, mais qui me donne aussi plus que du plaisir: du bonheur. Ce mot galvaudé est le seul qui me vienne pour désigner le sentiment de force et d'apaisement que peut procurer la naissance d'un texte. Si on vend assez de bouquins pour en vivre, on serait bien bête de ne pas en profiter, c'est comme gagner au loto, ça ne se refuse pas. On est alors professionnel de fait. C'est autre chose de le revendiquer, de l'avancer comme un droit, sous prétexte de talent. "L'œuvre de l'esprit procède de l'œuvre de chair et partage sa nature", dit Rilke. Ça porte un nom, les professionnel(le)s de l'œuvre de chair !
Bref, je ne suis pas dans la revendication syndicale, mais dans l'indignation, ah ! ça oui, devant l'exploitation des auteurs et la connerie galopante de l'édition. La faire entendre, cette indignation, est même l'objet principal de mon blog. Car ce qui est en jeu, ce ne sont pas seulement mes petits intérêts. Comme le dit Virginie Lou : "La littérature est le fruit d’une réflexion, d’un travail souvent long et exigeant, d’une quête spirituelle, mais oui : il faut arracher ce mot “spiritualité” aux griffes des religions. La vie spirituelle, c’est la vie de l’esprit, et l’esprit humain remet sans cesse ses idées en question, ce qui fait que l’homme (en principe) n’est pas un chien, content d’avoir sa promenade et sa gamelle tous les jours à la même heure." Cette "vie spirituelle" connaît aujourd'hui un grave problème écologique : elle est en cours de dessèchement.
Mais le problème est moins tragique que celui du réchauffement de la planète. Il n'y a qu'une planète (du moins dans l'état actuel de la science), on est tous dessus, et on va tous y passer si elle est bousillée, y compris les cons qui l'auront bousillée. La seule solution, c'est la révolution, mais on ne sait plus par quel bout la prendre ! Il faudrait trouver le moyen de pendre à la lanterne les quelques milliers d'êtres malfaisants qui président à la triste destinée du monde. Mais je n'arrive pas à imaginer le mode d'emploi, et ce n'est pas faute d'y réfléchir !
La littérature a la peau dure, elle va peu à peu se tirer des pattes de ceux qui aujourd'hui prétendent la faire vivre. L'édition creuse sa propre tombe en bavant devant les best sellers et en sacrifiant les bons auteurs sur l'autel des offices à répétition. Aidons-là, d'une pelletée de temps en temps, pour le plaisir.
Pour moi, le problème n'est pas de gagner trois sous de plus (car, à moins d'être sacré vedette par la Star Académie littéraire, ça ne sera que trois sous et ça ne durera pas, puisque la crise va s'aggravant). Et je ne souhaite pas un statut d'écrivain professionnel. Etant né de "gens simples", qui ont bossé dur pour simplement gagner leur beefsteack, gagner le mien avec une activité certes essentielle, mais ludique (ce qui prouve, s'il en était besoin, que le jeu, ça peut être hyper sérieux), qui souvent me mine et m'angoisse, mais qui me donne aussi plus que du plaisir: du bonheur. Ce mot galvaudé est le seul qui me vienne pour désigner le sentiment de force et d'apaisement que peut procurer la naissance d'un texte. Si on vend assez de bouquins pour en vivre, on serait bien bête de ne pas en profiter, c'est comme gagner au loto, ça ne se refuse pas. On est alors professionnel de fait. C'est autre chose de le revendiquer, de l'avancer comme un droit, sous prétexte de talent. "L'œuvre de l'esprit procède de l'œuvre de chair et partage sa nature", dit Rilke. Ça porte un nom, les professionnel(le)s de l'œuvre de chair !
Bref, je ne suis pas dans la revendication syndicale, mais dans l'indignation, ah ! ça oui, devant l'exploitation des auteurs et la connerie galopante de l'édition. La faire entendre, cette indignation, est même l'objet principal de mon blog. Car ce qui est en jeu, ce ne sont pas seulement mes petits intérêts. Comme le dit Virginie Lou : "La littérature est le fruit d’une réflexion, d’un travail souvent long et exigeant, d’une quête spirituelle, mais oui : il faut arracher ce mot “spiritualité” aux griffes des religions. La vie spirituelle, c’est la vie de l’esprit, et l’esprit humain remet sans cesse ses idées en question, ce qui fait que l’homme (en principe) n’est pas un chien, content d’avoir sa promenade et sa gamelle tous les jours à la même heure." Cette "vie spirituelle" connaît aujourd'hui un grave problème écologique : elle est en cours de dessèchement.
Mais le problème est moins tragique que celui du réchauffement de la planète. Il n'y a qu'une planète (du moins dans l'état actuel de la science), on est tous dessus, et on va tous y passer si elle est bousillée, y compris les cons qui l'auront bousillée. La seule solution, c'est la révolution, mais on ne sait plus par quel bout la prendre ! Il faudrait trouver le moyen de pendre à la lanterne les quelques milliers d'êtres malfaisants qui président à la triste destinée du monde. Mais je n'arrive pas à imaginer le mode d'emploi, et ce n'est pas faute d'y réfléchir !
La littérature a la peau dure, elle va peu à peu se tirer des pattes de ceux qui aujourd'hui prétendent la faire vivre. L'édition creuse sa propre tombe en bavant devant les best sellers et en sacrifiant les bons auteurs sur l'autel des offices à répétition. Aidons-là, d'une pelletée de temps en temps, pour le plaisir.
par Périgot
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littératures
Je voulais parler de cette soirée (soirée, c'est peu dire, ça a duré jusqu'à 5 heures du mat) avec une éditrice d'une maison jugée importante... Ça me brûle de donner le nom, parce que, au fond, je n'ai pas grand chose à perdre, et un procès pourrait m'amuser à l'âge où j'arrive, mais la personne en question est une pauvre petite folle, dans le genre hystérique, qui n'a jamais maîtrisé sa vie. Appelons-la Françoise. C'est le prénom de tout le monde, et elle n'est rien de rare. Rien de rare, mais agrégée de lettres (il faut quand même travailler dur pendant au moins un an pour y arriver) et éditrice depuis sa prime jeunesse (le professorat, c'était trop dur) dans cette maison d'édition que je ne citerai pas, inutile d'insister !
Je l'aimais bien, Françoise. J'aime bien les chtarbés, les désespérés, je me sens proche d'eux, sans doute parce que je leur ressemble et que la vie est trop mal faite. Mais ce soir-là, Françoise m'a sérieusement gonflé en prétendant que Malcolm Lowry et Albert Cohen n'étaient pas des écrivains. On peut ne pas aimer un écrivain, mais ériger sans précaution ce sentiment personnel en loi universelle frise la connerie, surtout quand on affiche une qualité d'éditeur. Mais justement, on finit par se prendre au jeu du pouvoir. En langue vulgaire (j'allais dire courante), on ne se sent plus pisser.
Non, mais vous voyez un peu le topo : l'éditrice d'une importante maison d'édition française aurait jeté Malcolm Lowry et Albert Cohen ! Je rêve et c'est un cauchemar ! Mais je suis resté très calme. Je lui ai dit : Françoise, ma petite Françoise, explique-moi, c'est quoi, la littérature pour toi? Elle a réfléchi longuement, parce que l'éditrice d'une maison d'édition importante n'a pas le temps de se poser ces questions théoriques, elle croule sous le travail. Elle a fini par lâcher: foi, imagination et liberté. En abrégé : FIL. Elle était presque fière de sa conclusion qui entrait dans une formule : FIL.
L'écrivain serait animé par la foi. C'est vrai qu'il faut y croire, pour se lancer dans un roman. Des centaines d'heures de boulot et tout le monde s'en fout, pour, au bout du compte, livrer le paquet à une Françoise. Mais ce n'était pas ça. Elle veut croire à un principe esthétique supérieur, Françoise, à quelque chose qui plane au-dessus de nos têtes et qui le soir rentre dans sa caverne. Ni Roland Barthes, ni Maurice Blanchot n'étaient à son programme d'agreg.
Pour écrire, il faudrait de l'imagination... Oui, n'est-ce pas, la réalité quotidienne est pâlotte, répétitive, bornée. Heureusement, l'homme a un organe qui secrète ses propres images et hue Cocotte! le voilà emporté au-delà des limites de la réalité. Ce qu'on appelle: se faire du cinéma. La littérature-évasion.
Enfin – et c'est peut-être le plus important –, le vrai écrivain est un être libre. Il échappe aux déterminismes qui étranglent le commun des mortels. Il fait tout exactement ce qu'il veut, ce petit veinard. A une exception près (enfin, c'est un conseil): il ne doit pas dire merde à son éditrice.
Devant une telle semoule intellectuelle, rance, en plus, je me contenterai de citer Blanchot: "La littérature, actuellement du moins encore, constitue non seulement une expérience propre, mais une expérience fondamentale, mettant tout en cause, y compris elle-même, y compris la dialectique (...) l'art est contestation infinie."
Je l'aimais bien, Françoise. J'aime bien les chtarbés, les désespérés, je me sens proche d'eux, sans doute parce que je leur ressemble et que la vie est trop mal faite. Mais ce soir-là, Françoise m'a sérieusement gonflé en prétendant que Malcolm Lowry et Albert Cohen n'étaient pas des écrivains. On peut ne pas aimer un écrivain, mais ériger sans précaution ce sentiment personnel en loi universelle frise la connerie, surtout quand on affiche une qualité d'éditeur. Mais justement, on finit par se prendre au jeu du pouvoir. En langue vulgaire (j'allais dire courante), on ne se sent plus pisser.
Non, mais vous voyez un peu le topo : l'éditrice d'une importante maison d'édition française aurait jeté Malcolm Lowry et Albert Cohen ! Je rêve et c'est un cauchemar ! Mais je suis resté très calme. Je lui ai dit : Françoise, ma petite Françoise, explique-moi, c'est quoi, la littérature pour toi? Elle a réfléchi longuement, parce que l'éditrice d'une maison d'édition importante n'a pas le temps de se poser ces questions théoriques, elle croule sous le travail. Elle a fini par lâcher: foi, imagination et liberté. En abrégé : FIL. Elle était presque fière de sa conclusion qui entrait dans une formule : FIL.
L'écrivain serait animé par la foi. C'est vrai qu'il faut y croire, pour se lancer dans un roman. Des centaines d'heures de boulot et tout le monde s'en fout, pour, au bout du compte, livrer le paquet à une Françoise. Mais ce n'était pas ça. Elle veut croire à un principe esthétique supérieur, Françoise, à quelque chose qui plane au-dessus de nos têtes et qui le soir rentre dans sa caverne. Ni Roland Barthes, ni Maurice Blanchot n'étaient à son programme d'agreg.
Pour écrire, il faudrait de l'imagination... Oui, n'est-ce pas, la réalité quotidienne est pâlotte, répétitive, bornée. Heureusement, l'homme a un organe qui secrète ses propres images et hue Cocotte! le voilà emporté au-delà des limites de la réalité. Ce qu'on appelle: se faire du cinéma. La littérature-évasion.
Enfin – et c'est peut-être le plus important –, le vrai écrivain est un être libre. Il échappe aux déterminismes qui étranglent le commun des mortels. Il fait tout exactement ce qu'il veut, ce petit veinard. A une exception près (enfin, c'est un conseil): il ne doit pas dire merde à son éditrice.
Devant une telle semoule intellectuelle, rance, en plus, je me contenterai de citer Blanchot: "La littérature, actuellement du moins encore, constitue non seulement une expérience propre, mais une expérience fondamentale, mettant tout en cause, y compris elle-même, y compris la dialectique (...) l'art est contestation infinie."
par Périgot
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littératures
Les Pacom
Hors la loi
La nuit du voleur