Voici ce que Flaubert disait à son copain Maxime Du Camp, en 1852, c'est à dire en pleine écriture de Madame Bovary.

"Etre connu n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D'ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s'en tenir? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l'on meurt presque toujours dans l'incertitude de son propre nom, à moins d'être un sot. Donc l'illustration ne vous classe pas plus à vos propres yeux que l'obscurité.
Je vise à mieux, à me plaire.
Le succès me paraît être un résultat, non un but. Or, j'y marche, vers ce but, et depuis longtemps, il me semble, sans broncher d'une semelle, ni m'arrêter au cours de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur l'herbette. [...]
Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre.
J'ai en tête une manière d'écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l'abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu'on batte des mains s'il est bon. ? D'ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout. [...]
Il se peut faire qu'il y ait des occasions propices en matières commerciales, des veines d'achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d'établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d'art est bonne, si elle est vraie [c'est Flaubert qui souligne], elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans ? ou après vous, qu'importe!"
Et il écrit à George Sand, vingt ans plus tard : "La recherche d'un honneur quelconque me semble un acte de modestie incompréhensible!" !!!

"Etre connu n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D'ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s'en tenir? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l'on meurt presque toujours dans l'incertitude de son propre nom, à moins d'être un sot. Donc l'illustration ne vous classe pas plus à vos propres yeux que l'obscurité.
Je vise à mieux, à me plaire.
Le succès me paraît être un résultat, non un but. Or, j'y marche, vers ce but, et depuis longtemps, il me semble, sans broncher d'une semelle, ni m'arrêter au cours de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur l'herbette. [...]
Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre.
J'ai en tête une manière d'écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l'abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu'on batte des mains s'il est bon. ? D'ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout. [...]
Il se peut faire qu'il y ait des occasions propices en matières commerciales, des veines d'achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d'établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d'art est bonne, si elle est vraie [c'est Flaubert qui souligne], elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans ? ou après vous, qu'importe!"
Et il écrit à George Sand, vingt ans plus tard : "La recherche d'un honneur quelconque me semble un acte de modestie incompréhensible!" !!!
par Périgot
publié dans :
littératures
Les auteurs ne sont pas les seuls à s'émouvoir du pilon. La destruction de livres renvoie à des pages d'histoire peu glorieuses, et n'importe qui de sensé se dit que les invendus pourraient au moins servir à ceux qui n'ont pas les moyens de s'en acheter.
C'est sans compter sur... les comptes. Donner des livres coûte en transport et l'éditeur craint de ne les retrouver sur un marché parallèle. Le stockage aussi entre dans les comptes: de 8 à 10 € par mois au
m2. Résultat, la pratique s'est banalisée : en France, chaque année, on détruit 100 millions de livres. Oui, 100 millions ! Un livre sur cinq. L'Express y consacre un article qui ne va pas au fond du problème : ce n'est pas parce que "le tirage est un art difficile" qu'on doit pilonner, mais à cause d'une surproduction irresponsable. Quand on fabrique des livres jetables, il ne faut pas s'étonner d'avoir à les jeter!
Au moins la loi oblige-t-elle l'éditeur à proposer à l'auteur le rachat du stock, au prix de la facturation du pilonneur ou du soldeur, donc à bas prix, beaucoup moins cher que le coût de fabrication. Voilà un détail qui a du sens à l'ère d'Internet. Hier, les auteurs pouvaient hésiter à racheter le stock, ne sachant qu'en faire. Aujourd'hui, Internet met la diffusion et la distribution à la portée de tous.
Votre éditeur solde ou pilonne : remerciez-le ! De toute manière, il ne s'occupait plus de votre bouquin, il ne tenait pas son engagement par contrat de "mettre en œuvre tous moyens pour favoriser l'exploitation des droits cédés" et ça pouvait durer longtemps, puisque vous lui aviez donné votre livre pour 70 ans ! Rachetez le stock, et du même coup récupérez les droits, pour une bouchée de pain, et faites ce qu'il aurait dû faire : vendez-le sur Internet.
Je me propose d'aider les auteurs qui n'entendent rien à ce "e-commerce". De deux manières : 1) en mettant leur bouquin en vitrine et en vente sur mon site – ce qui n'est pas un bien gros cadeau, vu que personne ne le connaît, ce site, mais ça viendra, et les auteurs concernés y contribueront; 2) en leur facilitant l'accès aux boutiques numériques, genre marketplace, priceminister, ebay etc. Ce n'est pas de ma part une démarche commerciale, mais syndicale.
Tous les détails sur mon site litteratures.fr
C'est sans compter sur... les comptes. Donner des livres coûte en transport et l'éditeur craint de ne les retrouver sur un marché parallèle. Le stockage aussi entre dans les comptes: de 8 à 10 € par mois au
m2. Résultat, la pratique s'est banalisée : en France, chaque année, on détruit 100 millions de livres. Oui, 100 millions ! Un livre sur cinq. L'Express y consacre un article qui ne va pas au fond du problème : ce n'est pas parce que "le tirage est un art difficile" qu'on doit pilonner, mais à cause d'une surproduction irresponsable. Quand on fabrique des livres jetables, il ne faut pas s'étonner d'avoir à les jeter!Au moins la loi oblige-t-elle l'éditeur à proposer à l'auteur le rachat du stock, au prix de la facturation du pilonneur ou du soldeur, donc à bas prix, beaucoup moins cher que le coût de fabrication. Voilà un détail qui a du sens à l'ère d'Internet. Hier, les auteurs pouvaient hésiter à racheter le stock, ne sachant qu'en faire. Aujourd'hui, Internet met la diffusion et la distribution à la portée de tous.
Votre éditeur solde ou pilonne : remerciez-le ! De toute manière, il ne s'occupait plus de votre bouquin, il ne tenait pas son engagement par contrat de "mettre en œuvre tous moyens pour favoriser l'exploitation des droits cédés" et ça pouvait durer longtemps, puisque vous lui aviez donné votre livre pour 70 ans ! Rachetez le stock, et du même coup récupérez les droits, pour une bouchée de pain, et faites ce qu'il aurait dû faire : vendez-le sur Internet.
Je me propose d'aider les auteurs qui n'entendent rien à ce "e-commerce". De deux manières : 1) en mettant leur bouquin en vitrine et en vente sur mon site – ce qui n'est pas un bien gros cadeau, vu que personne ne le connaît, ce site, mais ça viendra, et les auteurs concernés y contribueront; 2) en leur facilitant l'accès aux boutiques numériques, genre marketplace, priceminister, ebay etc. Ce n'est pas de ma part une démarche commerciale, mais syndicale.
Tous les détails sur mon site litteratures.fr
par Périgot
publié dans :
librairie
Les libraires se sont révoltés contre les accords passés par certains éditeurs avec Amazon, début décembre, et la polémique fait encore rage deux mois plus tard. De quoi s'agit-il ? Le Dilettante, Eyrolles, l'Ecole des Loisirs et surtout Editis, n°2 de l'édition française après Hachette, ont accepté de collaborer au programme d'Amazon Chercher au cœur. Ce programme, qui implique la numérisation des ouvrages par Amazon, permet de faire des recherches non plus seulement par le nom de l'auteur et le titre mais par le contenu. La levée de boucliers du Syndicat de la Librairie Française est franchement indécente, car cet accord va dans le sens de l'intérêt des lecteurs et, partant, du livre. Les libraires ont de plus en plus de mal à vivre, on le sait et on le déplore, mais ce mal de vivre les aveugle. Ils se trompent de cible en accusant les éditeurs signataires et la résistance passive à Internet ne fera qu'accélérer leur déclin.
Peut-on continuer à opposer la librairie en ligne et la librairie réelle ? C'est la question que se pose Hubert Guillaud dans un excellent article de lafeuille.blogspot, dont voici un extrait: "Une communauté commence à prendre vie sur la toile, une communauté totalement délaissée par toute la chaine du livre. Sur le web, en 6 ans, personne ne s'est précipité : ni les libraires (pour quelques gros indépendants qui ont fait certes des efforts - mais forcément insuffisant face à la force d'innovation du leader Amazon -, ceux-ci sont restés très segmentés : chacun construit sa machine dans son coin, la pensant encore comme un outil de vente par correspondance, là où Amazon montre qu'il faut construire des outils communautaires ouverts à l'innovation des internautes), ni les éditeurs (complètement absents de l'internet), ni les auteurs (qui fuient l'internet de peur qu'ils leur révèle, pour beaucoup, leur vacuité). Les internautes sont délaissés. Ils créent leur propres idoles (provenant de la blogosphère, que l'édition tente de récupérer, sans grand succès). Ils créent leurs propres réseaux de critiques (à mille lieux de toute la critique officielle). Ils créent leurs nouveaux référents en matière de livre (Amazon et Google Books en sont les 2 mamelles, à défaut aussi de trouver d'autres initiatives), parce que personne d'autre, de la chaine du livre n'a pris le train des usages de l'internet."
Peut-on continuer à opposer la librairie en ligne et la librairie réelle ? C'est la question que se pose Hubert Guillaud dans un excellent article de lafeuille.blogspot, dont voici un extrait: "Une communauté commence à prendre vie sur la toile, une communauté totalement délaissée par toute la chaine du livre. Sur le web, en 6 ans, personne ne s'est précipité : ni les libraires (pour quelques gros indépendants qui ont fait certes des efforts - mais forcément insuffisant face à la force d'innovation du leader Amazon -, ceux-ci sont restés très segmentés : chacun construit sa machine dans son coin, la pensant encore comme un outil de vente par correspondance, là où Amazon montre qu'il faut construire des outils communautaires ouverts à l'innovation des internautes), ni les éditeurs (complètement absents de l'internet), ni les auteurs (qui fuient l'internet de peur qu'ils leur révèle, pour beaucoup, leur vacuité). Les internautes sont délaissés. Ils créent leur propres idoles (provenant de la blogosphère, que l'édition tente de récupérer, sans grand succès). Ils créent leurs propres réseaux de critiques (à mille lieux de toute la critique officielle). Ils créent leurs nouveaux référents en matière de livre (Amazon et Google Books en sont les 2 mamelles, à défaut aussi de trouver d'autres initiatives), parce que personne d'autre, de la chaine du livre n'a pris le train des usages de l'internet."
par Périgot
publié dans :
librairie
Je viens de recevoir une lettre recommandée des Editions Syros m'informant qu'en raison du faible niveau des ventes, deux de mes bouquins allaient être retirés du catalogue. Ça fait un choc, tout de même. Un pincement au cœur. La fin d'une belle histoire. Une mort de plus. Heureusement, la directrice de Syros est une femme intelligente et délicate (comme quoi, j'ai parfois tort de taper à bras raccourcis sur ces pauvres éditeurs-trices !). Elle s'est fendue d'un billet écrit à la main pour exprimer ses regrets, et je les sais sincères.
"La fiction traverse une période critique", dit-elle. Pour moi, c'est plutôt l'édition de la fiction qui se porte mal. Ce thème est un de mes leitmotiv, je ne le développerai donc pas une fois de plus. Mais qu'on en juge par les termes de cette lettre recommandée : le stock des livres condamnés est de 360 exemplaires pour l'un, 577 pour l'autre. Une broutille. Qui ne mange guère de pain. Je n'ai plus en tête les chiffres de tirage, mais ils sont vraisemblablement de l'ordre de 3-4000, ce qui veut dire que ces livres publiés en 2004 se sont vendus honorablement et que l'éditeur s'y est retrouvé dans ses comptes. Malgré cela, on chipote pour trois sous de frais de stockage, au lieu de laisser les livres finir tranquillement leur vie – car un livre qui s'épuise, c'est un peu comme mourir de vieillesse, on s'en afflige raisonnablement, surtout quand la vie a été riche. Alors que le pilon, c'est un meurtre, et le solde, une claque.
De telles pratiques confirment, s'il en était besoin, que la rentabilité, à trois sous près, est l'unique objet du désir de l'éditeur "moderne". Je ne vise pas la directrice de Syros, qui est sous la coupe du groupe Nathan qui est sous la coupe du groupe Vivendi-Universal. Depuis une dizaine d'années, les librairies n'ont plus de stock. Eh bien ! c'est au tour des éditeurs. Le livre est devenu une denrée périssable, vendue au rayon "frais", et le délai de péremption est de plus en plus court.
"La fiction traverse une période critique", dit-elle. Pour moi, c'est plutôt l'édition de la fiction qui se porte mal. Ce thème est un de mes leitmotiv, je ne le développerai donc pas une fois de plus. Mais qu'on en juge par les termes de cette lettre recommandée : le stock des livres condamnés est de 360 exemplaires pour l'un, 577 pour l'autre. Une broutille. Qui ne mange guère de pain. Je n'ai plus en tête les chiffres de tirage, mais ils sont vraisemblablement de l'ordre de 3-4000, ce qui veut dire que ces livres publiés en 2004 se sont vendus honorablement et que l'éditeur s'y est retrouvé dans ses comptes. Malgré cela, on chipote pour trois sous de frais de stockage, au lieu de laisser les livres finir tranquillement leur vie – car un livre qui s'épuise, c'est un peu comme mourir de vieillesse, on s'en afflige raisonnablement, surtout quand la vie a été riche. Alors que le pilon, c'est un meurtre, et le solde, une claque.
De telles pratiques confirment, s'il en était besoin, que la rentabilité, à trois sous près, est l'unique objet du désir de l'éditeur "moderne". Je ne vise pas la directrice de Syros, qui est sous la coupe du groupe Nathan qui est sous la coupe du groupe Vivendi-Universal. Depuis une dizaine d'années, les librairies n'ont plus de stock. Eh bien ! c'est au tour des éditeurs. Le livre est devenu une denrée périssable, vendue au rayon "frais", et le délai de péremption est de plus en plus court.
par Périgot
publié dans :
édition
La sortie d'un livre est un événement pour l'auteur, lequel espère vaguement que ce soit un événement pour tout le monde, un événement tout court. Il attend fiévreusement les "papiers". Malgré son peu de respect pour les journalistes, les bons papiers le remplissent d'aise et les mauvais l'affligent ou déclenchent sa colère, car le succès du livre est entre les mains (souvent sales) des journalistes
"Succès", le mot est lancé. L'auteur attend le "succès".
Cette attente peut sembler légitime. Il a travaillé dans l'ombre et le doute pendant des mois; studieusement, il a foré ses couloirs, ses méandres, ses tunnels, comme dit Albert Cohen. Quoi de plus naturel que d'espérer des "retours" positifs? Je suis payé de mes efforts en cuisine quand mes invités apprécient ma choucroute au point de s'en faire péter la panse. Rencontrer un lecteur qui vous complimente avec une sincère émotion ("A chaque fois que je vais mal, je relis votre livre", m'a-t-on dit un jour), ça fait chaud au cœur. Mais ça ne suffit pas. Même les déclarations amoureuses de 10, 100, 1000 lecteurs, ça ne suffit pas. Commercialement non plus: un livre vendu à 1000 exemplaires, c'est un bide, la standardiste de la boîte d'édition ne vous reconnaît pas. Ce que je veux, c'est le succès.
Le succès est quantifiable : à 100.000 exemplaires, il ne fait pas de doute, et une vente à 10.000 est de bon augure pour un auteur hier inconnu du grand public. Les revenus sont en conséquence : dans le premier cas, je frôle la taxation sur la grande fortune; dans le second, j'ai gagné chichement mon année. Mais la plupart des écrivains sont plus intéressés par la notoriété que par le fric.
Etre connu d'une infinité de gens que je ne connais pas est extrêmement troublant et, il faut bien le dire, agréable. On gagne en "surface", selon l'expression consacrée, qui, toute commerciale qu'elle soit, traduit assez bien cette impression d'augmenter sa vie en extension. On existe au-delà de soi-même, porté par une foule bienveillante. C'est peau de balle, ça ne tient pas à l'analyse, mais c'est rassurant. On se rassure comme on peut, tel ce personnage de Calvino qui a truffé sa maison de hauts-parleurs et embauché des gens pour prononcer son nom 24 heures sur 24.
Tout le monde rêve de célébrité à un moment de sa vie. L'enfant se projette en fils de roi dans le "roman familial" établi par Freud (et où Marthe Robert voit l'origine du roman littéraire). L'adolescent "se voit déjà" vedette de la chanson ou footballeur international. Hors du lot, au-dessus du lot. Les Star Académie et autres Loft Story jouent là-dessus. Ça concerne surtout les jeunes. On en "rabat" en vieillissant, à mesure que la vie se rétrécit.
L'écrivain, lui, ne cesse de courir après une forme de gloire. A chaque nouveau livre, il se dit que c'est peut-être le bon, celui qui va enfin "le faire décoller", "le faire connaître", comme si les précédents comptaient pour du beurre sous prétexte d'une vente insuffisante. Etrange, non ? 1000 bouquins vendus, c'est quelque 3000 lecteurs, ce n'est pas rien, ça fait un joli halo autour de ma petite vie. L'écrivain serait-il un éternel adolescent? Se bercerait-il indéfiniment de rêves de midinette? Non. S'il y a quelqu'un qui réfléchit sur l'existence et en affronte les questions sans fond, c'est bien l'écrivain (du moins le bon écrivain, car il y a des écrivassiers !) Je ne peux pas le soupçonner d'une telle faiblesse d'esprit.
L'explication me semble résider dans le statut de l'auteur, qui s'est formé au siècle romantique. L'auteur s'est perché au-dessus du lot, habité par l'inspiration, jouissant d'un état de grâce, qui est un don des dieux. En termes moins emphatiques: il a un talent qui le distingue. Le talent ne fait pas tout, il faut du travail, de la patience etc., mais il ne se décrète pas, on l'a ou on ne l'a pas, et il fonde la qualité d'écrivain. Sans talent, à force de besogne ou grâce à son entregent, on pourra peut-être publier, mais on ne sera jamais un vrai écrivain. De plus, l'auteur est un créateur, il fait advenir des choses radicalement nouvelles, qui ne ressemblent qu'à lui-même, qu'il ne doit donc qu'à lui-même. A la sortie des Fleurs du mal, Flaubert écrit à Baudelaire pour le féliciter: "Vous ne ressemblez à personne, ce qui est la première de toutes les qualités." Flaubert est précisément le parangon de l'auteur romantique, "premier Adam d'une espèce nouvelle : celle de l'homme de lettres comme prêtre, comme ascète et comme martyr", a dit de lui Borgès.
Telle est l'image qui colle au c... de l'écrivain. C'est un être à part, entièrement consacré à son art, avec une responsabilité écrasante : il est chargé de la littérature de son temps ! Aussi est-il souvent présenté par les éditeurs et les journalistes avec une emphase ridicule :
– "l'un des plus grands écrivains français vivants";
– "un auteur qui a complètement renouvelé le genre";
– "l'une des figures les plus déroutantes du roman français";
– "à coup sûr ce roman deviendra un grand classique"
– "un écrivain au premier rang des lettres françaises"
– "le roman français devra désormais compter avec cet auteur".
Je ne résiste pas à l'envie de citer le charabia de Pietro Citati parlant de Gesualdo Bufalino :"Pour lui, seul existe le livre. Le Ciel et la Terre n'ont été créées, l'homme n'est sorti de la glaise que pour qu'un livre parle d'eux. Le livre est l'objet suprême qui réunit en lui toute la vie réelle, et la vie rêvée etc."
Et "y a pas à tortiller", comme disait mon père, pour être reconnu (et du coup se reconnaître soi-même), il faut jouer le jeu, et ça ne va pas sans une certaine "surface" ou "visibilité", donc un chiffre de ventes respectable, 10.000 au minimum, à condition de faire mieux la prochaine fois. Dans ce cas de figure, l'éditeur, qui est censé faire couple avec l'auteur, et qui est apparu à la même époque, début XIXème – l'éditeur vous donnera du "cher auteur".
Il suffit de tourner le dos à cette comédie. La décision est difficile à prendre, mais après, ça se fait tout seul et on s'en réjouit. C'est comme d'arrêter de fumer. Le précieux petit bouquin de Georges Picard, "Tout le monde devrait écrire", nous y aidera. Finie la navigation dans les hautes sphères, on retrouve la terre ferme, le plancher des vaches, l'odeur des vaches et le craquement du plancher. Pas besoin d'être spécialement intelligent ou de faire mine : on peut être con, c'est même une garantie, de mettre le raisonnement de côté, et on y va sans a priori et sans garde-fou, effrontément, tout nu. Con-nu. Il en sortira de temps en temps un truc qui palpite, qui scintille et qui fait un drôle d'effet. ce sera de la littérature. Quitte à passer pour un radoteur, je vous ressers la citation de Georges Picard : «Aujourd’hui, la littérature est entrée en résistance contre un ennemi qui n’a pas de visage, qui n’a que l’identité vague et grise de l’indifférence. Cela ne doit pas décourager la passion d’écriture, au contraire. C’est justement parce qu’il n’y a rien à attendre du médiatique et du social en général, qu’écrire ressemble de mieux en mieux à une vocation désintéressée. »
"Succès", le mot est lancé. L'auteur attend le "succès".
Cette attente peut sembler légitime. Il a travaillé dans l'ombre et le doute pendant des mois; studieusement, il a foré ses couloirs, ses méandres, ses tunnels, comme dit Albert Cohen. Quoi de plus naturel que d'espérer des "retours" positifs? Je suis payé de mes efforts en cuisine quand mes invités apprécient ma choucroute au point de s'en faire péter la panse. Rencontrer un lecteur qui vous complimente avec une sincère émotion ("A chaque fois que je vais mal, je relis votre livre", m'a-t-on dit un jour), ça fait chaud au cœur. Mais ça ne suffit pas. Même les déclarations amoureuses de 10, 100, 1000 lecteurs, ça ne suffit pas. Commercialement non plus: un livre vendu à 1000 exemplaires, c'est un bide, la standardiste de la boîte d'édition ne vous reconnaît pas. Ce que je veux, c'est le succès.
Le succès est quantifiable : à 100.000 exemplaires, il ne fait pas de doute, et une vente à 10.000 est de bon augure pour un auteur hier inconnu du grand public. Les revenus sont en conséquence : dans le premier cas, je frôle la taxation sur la grande fortune; dans le second, j'ai gagné chichement mon année. Mais la plupart des écrivains sont plus intéressés par la notoriété que par le fric.
Etre connu d'une infinité de gens que je ne connais pas est extrêmement troublant et, il faut bien le dire, agréable. On gagne en "surface", selon l'expression consacrée, qui, toute commerciale qu'elle soit, traduit assez bien cette impression d'augmenter sa vie en extension. On existe au-delà de soi-même, porté par une foule bienveillante. C'est peau de balle, ça ne tient pas à l'analyse, mais c'est rassurant. On se rassure comme on peut, tel ce personnage de Calvino qui a truffé sa maison de hauts-parleurs et embauché des gens pour prononcer son nom 24 heures sur 24.
Tout le monde rêve de célébrité à un moment de sa vie. L'enfant se projette en fils de roi dans le "roman familial" établi par Freud (et où Marthe Robert voit l'origine du roman littéraire). L'adolescent "se voit déjà" vedette de la chanson ou footballeur international. Hors du lot, au-dessus du lot. Les Star Académie et autres Loft Story jouent là-dessus. Ça concerne surtout les jeunes. On en "rabat" en vieillissant, à mesure que la vie se rétrécit.
L'écrivain, lui, ne cesse de courir après une forme de gloire. A chaque nouveau livre, il se dit que c'est peut-être le bon, celui qui va enfin "le faire décoller", "le faire connaître", comme si les précédents comptaient pour du beurre sous prétexte d'une vente insuffisante. Etrange, non ? 1000 bouquins vendus, c'est quelque 3000 lecteurs, ce n'est pas rien, ça fait un joli halo autour de ma petite vie. L'écrivain serait-il un éternel adolescent? Se bercerait-il indéfiniment de rêves de midinette? Non. S'il y a quelqu'un qui réfléchit sur l'existence et en affronte les questions sans fond, c'est bien l'écrivain (du moins le bon écrivain, car il y a des écrivassiers !) Je ne peux pas le soupçonner d'une telle faiblesse d'esprit.
L'explication me semble résider dans le statut de l'auteur, qui s'est formé au siècle romantique. L'auteur s'est perché au-dessus du lot, habité par l'inspiration, jouissant d'un état de grâce, qui est un don des dieux. En termes moins emphatiques: il a un talent qui le distingue. Le talent ne fait pas tout, il faut du travail, de la patience etc., mais il ne se décrète pas, on l'a ou on ne l'a pas, et il fonde la qualité d'écrivain. Sans talent, à force de besogne ou grâce à son entregent, on pourra peut-être publier, mais on ne sera jamais un vrai écrivain. De plus, l'auteur est un créateur, il fait advenir des choses radicalement nouvelles, qui ne ressemblent qu'à lui-même, qu'il ne doit donc qu'à lui-même. A la sortie des Fleurs du mal, Flaubert écrit à Baudelaire pour le féliciter: "Vous ne ressemblez à personne, ce qui est la première de toutes les qualités." Flaubert est précisément le parangon de l'auteur romantique, "premier Adam d'une espèce nouvelle : celle de l'homme de lettres comme prêtre, comme ascète et comme martyr", a dit de lui Borgès.
Telle est l'image qui colle au c... de l'écrivain. C'est un être à part, entièrement consacré à son art, avec une responsabilité écrasante : il est chargé de la littérature de son temps ! Aussi est-il souvent présenté par les éditeurs et les journalistes avec une emphase ridicule :
– "l'un des plus grands écrivains français vivants";
– "un auteur qui a complètement renouvelé le genre";
– "l'une des figures les plus déroutantes du roman français";
– "à coup sûr ce roman deviendra un grand classique"
– "un écrivain au premier rang des lettres françaises"
– "le roman français devra désormais compter avec cet auteur".
Je ne résiste pas à l'envie de citer le charabia de Pietro Citati parlant de Gesualdo Bufalino :"Pour lui, seul existe le livre. Le Ciel et la Terre n'ont été créées, l'homme n'est sorti de la glaise que pour qu'un livre parle d'eux. Le livre est l'objet suprême qui réunit en lui toute la vie réelle, et la vie rêvée etc."
Et "y a pas à tortiller", comme disait mon père, pour être reconnu (et du coup se reconnaître soi-même), il faut jouer le jeu, et ça ne va pas sans une certaine "surface" ou "visibilité", donc un chiffre de ventes respectable, 10.000 au minimum, à condition de faire mieux la prochaine fois. Dans ce cas de figure, l'éditeur, qui est censé faire couple avec l'auteur, et qui est apparu à la même époque, début XIXème – l'éditeur vous donnera du "cher auteur".
Il suffit de tourner le dos à cette comédie. La décision est difficile à prendre, mais après, ça se fait tout seul et on s'en réjouit. C'est comme d'arrêter de fumer. Le précieux petit bouquin de Georges Picard, "Tout le monde devrait écrire", nous y aidera. Finie la navigation dans les hautes sphères, on retrouve la terre ferme, le plancher des vaches, l'odeur des vaches et le craquement du plancher. Pas besoin d'être spécialement intelligent ou de faire mine : on peut être con, c'est même une garantie, de mettre le raisonnement de côté, et on y va sans a priori et sans garde-fou, effrontément, tout nu. Con-nu. Il en sortira de temps en temps un truc qui palpite, qui scintille et qui fait un drôle d'effet. ce sera de la littérature. Quitte à passer pour un radoteur, je vous ressers la citation de Georges Picard : «Aujourd’hui, la littérature est entrée en résistance contre un ennemi qui n’a pas de visage, qui n’a que l’identité vague et grise de l’indifférence. Cela ne doit pas décourager la passion d’écriture, au contraire. C’est justement parce qu’il n’y a rien à attendre du médiatique et du social en général, qu’écrire ressemble de mieux en mieux à une vocation désintéressée. »
par Périgot
publié dans :
édition
Les Pacom
Hors la loi
La nuit du voleur