Ma crise du roman s'aggrave de la crise du roman français, objet de débats inutiles dans quelques magazines bobos, car ça ne me semble faire aucun doute: on lit de moins en moins, et encore moins de romans, et la littérature française s'est envasée dans ce que Deleuze appelait la névrose du petit secret et du fantasme. Que Camille Laurens couche avec son psy et Christine Angot avec son père, et que ce soit vrai ou pas vrai, j'm'en tape le coquillard. Le mot "autofiction" est d'ailleurs impropre à caractériser le genre de ces deux baise-sellers. Toute littérature a une dimension autofictionnelle. Proust fait de l'autofiction. Grattez Emma, vous verrez Gustave. C'est l'art et la manière qui font la différence. Le projet. Le regard. Le style, au sens fort du terme, pas le style des stylistes. La grâce.
Et il y a, au fond, une question morale. L'écriture est un acte de déchiffrage du réèl qu'on porte à la connaissance de ses "frères humains", en toute incertitude et modestie, au prix d'un long travail. Ce n'est pas se mettre à la fenêtre pour montrer son cul à tous les passants (Christine Angot rêve d'être "un monstre", elle l'a dit). Qu'on ne vienne pas m'accuser de pruderie. Le cul est un sujet fantastique, cf "Lourdes, lentes..." de Hardellet. Mais entre montrer son cul et montrer le cul, même si je pars de celui qui m'est le plus proche, le mien, il y a une nuance qui s'appelle "littérature".
Comment expliquer que la littérature française se soit appauvrie à ce point (avec tout de même de brillantes exceptions: des Rio, des Jacottet)? Après la disparition de Barthes, Foucault, Deleuze, Bourdieu etc., n'est-ce pas à mettre en parallèle avec le déclin des "intellectuels" qu'on voit aujourd'hui se coucher les uns après les autres devant un présidentiable hystérique et bas du front?
Notre société n'est plus pensable parce que penser, c'est peser, comparer, évaluer, projeter. Les gens heureux n'ont pas d'histoire... ni de pensée. C'est l'obstacle qui déclenche la pensée, le besoin de le contourner. Penser, c'est s'emparer du monde pour le soumettre à la question, avec l'espoir qu'il puisse être transformé. Or, aujourd'hui, il nous est présenté et finit par nous apparaître comme une fatalité, comme le résultat de déterminismes incontournables. Impossible d'agir sur lui. Tout ce qu'on a à faire, c'est d'y trouver une place, et si j'en trouve une, j'ai intérêt à bien me tenir... Autrement dit, je ne suis plus chez moi dans la cité. Cet espace n'est pas le mien et le temps s'est arrêté: il n'y a plus d'avenir, plus d'horizon: pourquoi bouger? pour aller où?
Il n'en va pas autrement pour le roman, qui m'a toujours semblé une forme de pensée plutôt qu'un produit de l'imagination. En écrivant, on ausculte le monde, comme le philosophe de Nietzsche avec son marteau, pour détecter les évidences trompeuses et les idoles. Il y a dans cette démarche quelque chose de comparable à celle du sale gosse qui démonte son jouet pour voir ce qu'il a dans le ventre. Comprendre ! Comment ça marche? Pourquoi ça marche mal? Comment ça marcherait mieux?... Et, forcément, on le refait, le monde qui pourrait marcher mieux. Puis on le défait pour le refaire un peu loin. Tout est mouvant, trouble, incertain. C'est ça, la littérature. C'est ça, la vie. "Tout comme la lumière réclame de l'espace pour se déployer, l'esprit doit s'envoler pour supporter de vivre", dit Carl Watson. Nous vivons dans un monde sans ciel. Il n'y a pas que les albatros qui ont des problèmes de vol, le moindre moineau est contraint de ramper.
Et il y a, au fond, une question morale. L'écriture est un acte de déchiffrage du réèl qu'on porte à la connaissance de ses "frères humains", en toute incertitude et modestie, au prix d'un long travail. Ce n'est pas se mettre à la fenêtre pour montrer son cul à tous les passants (Christine Angot rêve d'être "un monstre", elle l'a dit). Qu'on ne vienne pas m'accuser de pruderie. Le cul est un sujet fantastique, cf "Lourdes, lentes..." de Hardellet. Mais entre montrer son cul et montrer le cul, même si je pars de celui qui m'est le plus proche, le mien, il y a une nuance qui s'appelle "littérature".
Comment expliquer que la littérature française se soit appauvrie à ce point (avec tout de même de brillantes exceptions: des Rio, des Jacottet)? Après la disparition de Barthes, Foucault, Deleuze, Bourdieu etc., n'est-ce pas à mettre en parallèle avec le déclin des "intellectuels" qu'on voit aujourd'hui se coucher les uns après les autres devant un présidentiable hystérique et bas du front?
Notre société n'est plus pensable parce que penser, c'est peser, comparer, évaluer, projeter. Les gens heureux n'ont pas d'histoire... ni de pensée. C'est l'obstacle qui déclenche la pensée, le besoin de le contourner. Penser, c'est s'emparer du monde pour le soumettre à la question, avec l'espoir qu'il puisse être transformé. Or, aujourd'hui, il nous est présenté et finit par nous apparaître comme une fatalité, comme le résultat de déterminismes incontournables. Impossible d'agir sur lui. Tout ce qu'on a à faire, c'est d'y trouver une place, et si j'en trouve une, j'ai intérêt à bien me tenir... Autrement dit, je ne suis plus chez moi dans la cité. Cet espace n'est pas le mien et le temps s'est arrêté: il n'y a plus d'avenir, plus d'horizon: pourquoi bouger? pour aller où?
Il n'en va pas autrement pour le roman, qui m'a toujours semblé une forme de pensée plutôt qu'un produit de l'imagination. En écrivant, on ausculte le monde, comme le philosophe de Nietzsche avec son marteau, pour détecter les évidences trompeuses et les idoles. Il y a dans cette démarche quelque chose de comparable à celle du sale gosse qui démonte son jouet pour voir ce qu'il a dans le ventre. Comprendre ! Comment ça marche? Pourquoi ça marche mal? Comment ça marcherait mieux?... Et, forcément, on le refait, le monde qui pourrait marcher mieux. Puis on le défait pour le refaire un peu loin. Tout est mouvant, trouble, incertain. C'est ça, la littérature. C'est ça, la vie. "Tout comme la lumière réclame de l'espace pour se déployer, l'esprit doit s'envoler pour supporter de vivre", dit Carl Watson. Nous vivons dans un monde sans ciel. Il n'y a pas que les albatros qui ont des problèmes de vol, le moindre moineau est contraint de ramper.
par Périgot
publié dans :
littératures
Il y a une quinzaine d'années un ami m'avait dit: je n'arrive pas à lire de roman, ça me paraît artificiel, fabriqué, je ne peux pas m'intéresser à une histoire inventée. Il n'avait rien d'agressif, il s'interrogeait; me respectant, il cherchait à comprendre. Et moi, j'étais surpris, presque incrédule. En tout cas, ça m'apparaissait une grave lacune chez ce type intelligent, cultivé.
Eh bien ! aujourd'hui, c'est le contraire. La fiction me tombe des mains, et le stylo refuse d'avancer, quand j'essaie de lui faire raconter des histoires. Ça me semble dérisoire. Voire infantile. Comme croire aux fées et aux lutins. Ce n'est pas sérieux – mais qu'est-ce qui est sérieux?
Je le vis comme un problème parce que je ne me reconnais plus. Je me sens dénaturé. La fiction et l'écriture de la fiction collaient à ma vie, même sans attente de publication. J'avais toujours quelques perles à enfiler, un collier en chantier depuis des mois, des années, et j'y passais des heures sans me poser de questions. Pourtant, dans ma jeunesse pas très folle, le roman était chamboulé par Robbe-Grillet et Cie. On était invité à se remettre en question. Mais c'était pour moi un truc d'intellos parisiens qui faisaient les malins. Je mettais les surréalistes dans le même panier avec André Breton, gourou en carton-pâte. J'enfilais mes perles tranquillement, dans mon coin.
Mon goût pour la fiction m'a conduit à écrire pour la télé. Soixante téléfilms, tous les formats, tous les genres. Un professionnel de la soupe. Le pire, c'est que j'avais du plaisir. Je me frottais les mains en m'installant devant l'ordinateur. En plus, on m'engraissait. J'avais même une maison de campagne en Toscane, pas loin de chez Léo Ferré.
Mais contrairement à nombre d'amis scénaristes – d'ex-amis –, j'avais gardé une veilleuse allumée, je restais étonné (un peu honteux) de gagner le fric sans me fouler, et je ne me prenais pas pour un auteur. J'étais cuistot à la cantoche TF1. Ou si l'on préfère, pute de luxe chez Madame Antenne 2. Je manquais de ce que les militaires appellent "le sentiment d'appartenance", qui fait qu'on s'identifie au milieu. Je crachais même dessus. Dans la soupe. Et ça, ça ne pardonne pas. Ils m'ont viré. Dieu merci.
Je me suis retrouvé sur le pavé (les huissiers aux fesses, car j'avais pris de mauvaises habitudes de consommation) avec ma plume toute tordue. Que dis-je? bien cassée. Deux romans à la poubelle. Je me croyais dans la situation de la nana qui a fait commerce de son sexe et qui ne sait plus s'en servir pour l'amour. Tout un réapprentissage. Un peu de patience, ça va revenir. Mais ça n'est pas revenu...
Eh bien ! aujourd'hui, c'est le contraire. La fiction me tombe des mains, et le stylo refuse d'avancer, quand j'essaie de lui faire raconter des histoires. Ça me semble dérisoire. Voire infantile. Comme croire aux fées et aux lutins. Ce n'est pas sérieux – mais qu'est-ce qui est sérieux?
Je le vis comme un problème parce que je ne me reconnais plus. Je me sens dénaturé. La fiction et l'écriture de la fiction collaient à ma vie, même sans attente de publication. J'avais toujours quelques perles à enfiler, un collier en chantier depuis des mois, des années, et j'y passais des heures sans me poser de questions. Pourtant, dans ma jeunesse pas très folle, le roman était chamboulé par Robbe-Grillet et Cie. On était invité à se remettre en question. Mais c'était pour moi un truc d'intellos parisiens qui faisaient les malins. Je mettais les surréalistes dans le même panier avec André Breton, gourou en carton-pâte. J'enfilais mes perles tranquillement, dans mon coin.
Mon goût pour la fiction m'a conduit à écrire pour la télé. Soixante téléfilms, tous les formats, tous les genres. Un professionnel de la soupe. Le pire, c'est que j'avais du plaisir. Je me frottais les mains en m'installant devant l'ordinateur. En plus, on m'engraissait. J'avais même une maison de campagne en Toscane, pas loin de chez Léo Ferré.
Mais contrairement à nombre d'amis scénaristes – d'ex-amis –, j'avais gardé une veilleuse allumée, je restais étonné (un peu honteux) de gagner le fric sans me fouler, et je ne me prenais pas pour un auteur. J'étais cuistot à la cantoche TF1. Ou si l'on préfère, pute de luxe chez Madame Antenne 2. Je manquais de ce que les militaires appellent "le sentiment d'appartenance", qui fait qu'on s'identifie au milieu. Je crachais même dessus. Dans la soupe. Et ça, ça ne pardonne pas. Ils m'ont viré. Dieu merci.
Je me suis retrouvé sur le pavé (les huissiers aux fesses, car j'avais pris de mauvaises habitudes de consommation) avec ma plume toute tordue. Que dis-je? bien cassée. Deux romans à la poubelle. Je me croyais dans la situation de la nana qui a fait commerce de son sexe et qui ne sait plus s'en servir pour l'amour. Tout un réapprentissage. Un peu de patience, ça va revenir. Mais ça n'est pas revenu...
A suivre.
par Périgot
publié dans :
littératures
Quand j'enrage contre les éditeurs, je relis des lettres de Céline à Gaston Gallimard. Ça me détend !
Cher ami
Si j'étais comme vous multimilliardaire, si j'avais comme vous gagné (je le veux, grâce à vos admirables efforts) gagné 80 millions l'année dernière avec la seule NRF, vous ne me verriez point si hâtif et si harcelant... diable! que vous enverrais loin foutre! et pour le compte! mais hélas je suis bien obligé d'être imprimé... par vous ou par un autre!... L'épicier le demande... il a l'esprit Gallimard!...
Votre
Mon cher Editeur et ami,
J'espère que vous avez repris vos activités. Voici une lettre d'une Madame Napoléon que je trouve assez amusante, j'en reçois des douzaines du même ordre, elles me démontrent que la NRF se fout énormément que l'on me vende ou non! je suis même persuadé que c'est dans votre maison même que l'on me sabote avec le plus d'entrain! Jalousies de toute votre clique de ratés? mots d'ordre politiques? racismes? tout! J'ai reçu encore récemment une lettre idiote de votre Robert, une réponse niet! niet! niet! à encadrer! quand je pense que vos services (pardi, communistes!) ne m'ont jamais valu une traduction!
On ne fait pas que ronfler rue Bottin, malheureusement!
Bien amicalement
Mon cher ami! Quel tentateur! Quel Mephisto! quel éditeur! oh mais, Vertu!... oh, que je suis margueritte! de votre bazar et de vos propos vous comprenez bien que seuls m'intéressent 1° et TOUT DE SUITE la Pléïade! 2° tout de suite aussi l'édition de poche!... le reste, vous le savez bien diable! où je veux! tant que je veux!... Mephisto mords-moi que vous êtes!... reconsidérez je vous prie le tout, comme je "quarantaine", votre chétif envoi! parler de délais à notre âge et par les temps qui courent! délire et folies! à quels débiles mentaux avez-vous l'habitude! vous m'effarez!
Votre bien sincère.
Cher amiSi j'étais comme vous multimilliardaire, si j'avais comme vous gagné (je le veux, grâce à vos admirables efforts) gagné 80 millions l'année dernière avec la seule NRF, vous ne me verriez point si hâtif et si harcelant... diable! que vous enverrais loin foutre! et pour le compte! mais hélas je suis bien obligé d'être imprimé... par vous ou par un autre!... L'épicier le demande... il a l'esprit Gallimard!...
Votre
Destouches
Mon cher Editeur et ami,
J'espère que vous avez repris vos activités. Voici une lettre d'une Madame Napoléon que je trouve assez amusante, j'en reçois des douzaines du même ordre, elles me démontrent que la NRF se fout énormément que l'on me vende ou non! je suis même persuadé que c'est dans votre maison même que l'on me sabote avec le plus d'entrain! Jalousies de toute votre clique de ratés? mots d'ordre politiques? racismes? tout! J'ai reçu encore récemment une lettre idiote de votre Robert, une réponse niet! niet! niet! à encadrer! quand je pense que vos services (pardi, communistes!) ne m'ont jamais valu une traduction!
On ne fait pas que ronfler rue Bottin, malheureusement!
Bien amicalement
Destouches
Mon cher ami! Quel tentateur! Quel Mephisto! quel éditeur! oh mais, Vertu!... oh, que je suis margueritte! de votre bazar et de vos propos vous comprenez bien que seuls m'intéressent 1° et TOUT DE SUITE la Pléïade! 2° tout de suite aussi l'édition de poche!... le reste, vous le savez bien diable! où je veux! tant que je veux!... Mephisto mords-moi que vous êtes!... reconsidérez je vous prie le tout, comme je "quarantaine", votre chétif envoi! parler de délais à notre âge et par les temps qui courent! délire et folies! à quels débiles mentaux avez-vous l'habitude! vous m'effarez!
Votre bien sincère.
Destouches
par Périgot
publié dans :
édition
Je dis "ils" parce que ils étaient plusieurs complices : l'auteur (Todorov), l'éditeur (Flammarion) et un certain nombre de journalistes, dont une de Télérama. Il s'agit d'un objet ressemblant à un livre, avec une belle couverture ivoire à rabats et dessus un titre pesant son poids d'émotion pour un gogo comme moi : "La littérature en péril". Mais quand vous ouvrez, oh! surprise et déception: y a rien, c'est vide. J'ai souligné avec mon crayon, c'est ma mauvaise habitude, mais pour mettre en valeur... le vide, tellement il est vide que ça vaut le coup de s'en souvenir. Par exemple, ça : "[Les romanciers] me permettent de donner forme aux sentiments que j'éprouve, d'ordonner le fleuve des menus événements qui constituent ma vie." Plus loin : "La littérature peut beaucoup. Elle peut nous tendre la main quand nous sommes profondément déprimés, nous conduire vers les autres êtres humains autour de nous [et non pas au-dessus ou au-dessous], nous faire mieux comprendre le monde et nous aider à vivre."Bon, tout ça est bien gentil, pas futé-futé, mais pas vraiment faux. Seulement on attend plus d'un auteur qualifié ici et là de "fondateur du structuralisme" (sic ! De Saussure et Jakobson font un tour complet dans leur tombe). Et surtout, rien qui ne développe le titre racoleur, aggravé d'une 4ème de couverture annonçant qu'une "conception étriquée de la littérature, qui la coupe du monde dans lequel on vit, s'est imposée dans l'enseignement, dans la critique et même chez nombre d'écrivains." Todorov se montre assez pertinent sur l'enseignement, quoique peu original: "A l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres, mais de quoi parlent les critiques." Mais pour le reste, aucun journaliste ni aucun auteur n'est mis en cause, accusé de mettre "en péril" la littérature. Au point que la rédactrice de Télérama se laisse aller à déclarer (si Todorov est copain avec Sarkozy, elle sera virée!) : "La démonstration (sic) de Todorov souffre de n'être pas étayée d'exemples concrets." C'est le moins qu'on puisse dire, il n'y a aucune référence. Todorov s'attarde longuement, à ce sujet, sur la correspondance entre Flaubert et George Sand. Une actualité brûlante!
Je n'avais rien lu de Todorov. Je savais vaguement qu'il avait à voir avec les formalistes russes, et ce nom sonnait plutôt bien à mes pauvres oreilles. En fait, je confondais plus ou moins avec Chomsky, qui est d'une autre pointure – pardon, Monsieur Chomsky! Le problème n'est pas l'indigence de Todorov, ni même la publication par Flammarion (qui publie des Houellebecq), mais la complaisance-complicité des pseudo-critiques et plus généralement du petit monde parisien régnant dans les medias. Car ce livre vide de pensée "suscite la polémique", paraît-il, "déchaîne les passions"! C'est à cause d'eux que j'ai perdu 12 €. Ce sont eux qui mettent "la littérature en péril", car il est vrai qu'ils font la pluie et le beau temps, que le sort des livres est entre leurs mains. C'est-y Dieu possible!
par Périgot
publié dans :
presse
Extrait du livre de l'éditeur littéraire new-yorkais André Schiffrin, "Le contrôle de la parole" (La Fabrique, 2005), qui analyse le bouleversement de l'édition française après le partage de Vivendi entre Hachette et Wendel :
"Il est fort probable que Dassault parviendra à imposer ses vues politiques et économiques aux journaux passés sous son contrôle. J'ai déjà mentionné l'influence que peut avoir un patron de presse, qu'il s'agisse de la transformation de "L'Express" par Goldsmith ou du bouleversement imposé par Murdoch à tous les journaux, à toutes les stations de télévision qu'il possède en Grande-bretagne et aux Etats-Unis.
Mais en France, outre ces facteurs extérieurs, il se pose une grave question, celle du conformisme intellectuel qui règne actuelle- ment. C'est bien la dernière chose à laquelle un étranger pouvait s'attendre dans un pays connu pour la vitalité du débat intellectuel, la variété de vues dans la culture et la pensée. [...] Un sujet aussi grave que le monopole potentiel Hachette-VUP n'a guère suscité de débats publics. On peut penser que cette lacune provient en partie de la prudence à laquelle la presse française est tenue quand elle traite de Hachette: l'essentiel de sa distribution est entre ses mains et le groupe est un annonceur très important. [...]
Malgré les différences d'opinions entre les quotidiens nationaux, certains sujets controversés ne sont traités nulle part. Au cours des dernières années, la presse française n'a pas fait preuve de beaucoup de courage pour traiter de la tyrannie et de la corruption en Algérie et au Maroc. On n'a guère entendu parler des retombées financières des ventes d'armes et des achats de pétrole sur les partis politiques français. [...]
Certes, la presse française a réagi très énergiquement à la guerre d'Irak, en donnant des événements une bien meilleure couverture que les journaux américains. mais elle suivait ainsi la position du gouvernement français. [...] Dans un numéro récent du "Nouvel Observateur" consacré à la presse, des journalistes étrangers travaillant à Paris ont exprimé leur étonnement devant la docilité de leurs collègues français. Selon l'un d'eux, les conférences de presse à l'Elysée avaient quelque chose des grands levers à Versailles."
Mais en France, outre ces facteurs extérieurs, il se pose une grave question, celle du conformisme intellectuel qui règne actuelle- ment. C'est bien la dernière chose à laquelle un étranger pouvait s'attendre dans un pays connu pour la vitalité du débat intellectuel, la variété de vues dans la culture et la pensée. [...] Un sujet aussi grave que le monopole potentiel Hachette-VUP n'a guère suscité de débats publics. On peut penser que cette lacune provient en partie de la prudence à laquelle la presse française est tenue quand elle traite de Hachette: l'essentiel de sa distribution est entre ses mains et le groupe est un annonceur très important. [...]Malgré les différences d'opinions entre les quotidiens nationaux, certains sujets controversés ne sont traités nulle part. Au cours des dernières années, la presse française n'a pas fait preuve de beaucoup de courage pour traiter de la tyrannie et de la corruption en Algérie et au Maroc. On n'a guère entendu parler des retombées financières des ventes d'armes et des achats de pétrole sur les partis politiques français. [...]
Certes, la presse française a réagi très énergiquement à la guerre d'Irak, en donnant des événements une bien meilleure couverture que les journaux américains. mais elle suivait ainsi la position du gouvernement français. [...] Dans un numéro récent du "Nouvel Observateur" consacré à la presse, des journalistes étrangers travaillant à Paris ont exprimé leur étonnement devant la docilité de leurs collègues français. Selon l'un d'eux, les conférences de presse à l'Elysée avaient quelque chose des grands levers à Versailles."
par Périgot
publié dans :
presse
Les Pacom
Hors la loi
La nuit du voleur