Lundi 13 août 2007
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2007
22:56
Voici un texte écrit par Goytisolo lui-même pour Le Monde Diplomatique, à la sortie de son dernier livre, "Et quand le rideau
tombe".
"Et quand le rideau tombe est une «fiction autobiographique». Lorsque la vie d’un auteur entre dans un roman, elle se change en littérature. On y trouve des éléments biographiques, mais
insérés en fonction des exigences de la fiction. Bien évidemment, je n’ai parlé ni avec Méphisto, ni avec le Démiurge, ni avec Dieu... Au début, lorsque j’ai commencé la rédaction d’Et quand le
rideau tombe, je n’avais pas le sentiment qu’il y eût beaucoup d’amertume, bien que ce travail m’ait pris six ans. Au final, il y a une bonne dose de lucidité.
Le but du roman consiste à trouver un équilibre difficile entre poésie et trame. Le roman peut, selon le mécanisme de décantation, se changer en poème, en prose, ou en simple scénario
cinématographique. Il y a des romans écrits pour être adaptés à l’écran, ce sont de simples trames. Mais les romans qui m’intéressent sont ceux qui, soumis à une décantation, aboutissent à un
condensé de musique des mots, de beauté du langage, c’est-à-dire à quelque chose qui n’est plus une simple trame. Reste qu’il faut parvenir à un équilibre, fort difficile à atteindre. Les
différents chapitres de ce livre peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Toujours est-il que la trame existe. Il y a une logique argumentative qui court jusqu’à la fin du récit.
Certains auteurs écrivent pour vendre, d’autres le font pour être lus. Je souhaiterais, quant à moi, avoir le plus grand nombre de relecteurs possible. Dans Et quand le rideau tombe, l’image du
chardon meurtri, piétiné en Tchétchénie par les bottes de la soldatesque russe, les bottes du tsar, celles de M. Eltsine puis celles de M. Poutine : c’est l’un des fils conducteurs de la trame,
le recommencement absurde de la barbarie humaine. Entre le progrès de la société et l’héritage bestial, c’est parfois l’héritage bestial qui l’emporte. De ce côté-là, les choses n’ont pas
beaucoup changé. Les brutalités de la guerre civile espagnole se perpétuent dans toutes les guerres civiles. On se demande en quoi l’espèce humaine s’est améliorée. Ne serait-il pas plus juste de
la nommer plutôt l’«espèce inhumaine»?
Le véritable engagement du créateur se fait à l’égard de sa propre langue. Il peut y avoir des «créateurs ignobles», comme l’écrivain espagnol Francisco de Quevedo [1580-1645], incarnation du
parfait salaud. Misogyne, il vomissait les homosexuels, les juifs, les Noirs et les Maures ; il arborait un patriotisme sans tache, et puis un jour on a découvert qu’il était agent à la solde de
l’ambassade de France : le salaud parfait... Mais il fut un poète génial.
Mon engagement a toujours été envers les mots : proposer une écriture nouvelle, différente de celle qui existait quand j’ai entamé mon activité créatrice. J’ai assumé également des engagements en
faveur de causes civiques. D’abord contre le franquisme, et aujourd’hui contre les nationalismes et les fondamentalismes – y compris le fondamentalisme de la technoscience, à mes yeux l’un des
plus dangereux."
(Propos recueillis par Javier Valenzuela. Traduits de l’espagnol par Abdelatif Ben Salem.)
Par Joseph Périgot
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Mercredi 16 mai 2007
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2007
19:02
On s'intéresse de près à la "blogosphère", hier méprisée. Arte lui a consacré une émission, la semaine dernière, et Télérama un dossier, début avril. L'objet de ce brusque intérêt: l'importance des blogs dans la campagne électorale. Internet a en effet marqué
les élections présidentielles de 2007 comme la télévision avait marqué celles de 1965, Mitterrand contre De Gaulle. Le phénomène s'est amorcé en 2005, pendant la campagne sur l'Europe: Etienne
Chouard, un "petit" (c'est à dire un "nobody" comme disent ceux qui se croient VIP, jamais invité par PPDA) prof d'informatique de Marseille met en ligne une analyse du projet de constitution et,
à sa propre stupéfaction (mêlée de crainte), elle se répand comme une traînée de poudre, au point de jouer un rôle déterminant dans la victoire du non. Cet événement campe Internet en rival du
loto: c'est simple, pas cher et ça peut rapporter gros! De bonnes âmes frileuses s'en inquiètent et elles ont raison, c'est une petite révolution qui peut devenir grande: n'importe qui peut
prendre la parole et espérer être entendu. Comme le dit Eli Flory dans une belle formule: il y a
"diffraction de la parole d'autorité".
Les éditeurs eux-mêmes se mettent au Net. Ils acceptent enfin de pactiser avec le Diable! Le dernier Monde des Livres en fait état sous le titre "La promotion par le Net". Gallimard et Belfond, par exemple, encouragent leurs auteurs à bloguer et n'hésitent pas
à mettre la main au portefeuille (geste extrêmement douloureux pour la plupart des éditeurs). Gutenberg lance "Un délicieux carnage" de Philippe Ulrich avec un site sur MySpace dédié au
personnage du roman, Albert le Dingue. Tout ce que vous voulez savoir sur le personnage et qui n'est pas dans le bouquin. En prime, vous pouvez discuter le coup avec l'auteur.
Pour la sortie de "Papillon des étoiles " de Bernard Werber, Albin Michel a sélectionné 35 "blogueurs influenceurs" en les chargeant de faire connaître le site créé à cet effet. Là, la démarche
devient douteuse. L'article du Monde ne précise pas si ces 35 élus ont été "encouragés" d'une manière ou d'une autre. Je n'ai pas envie de jouer au pur et de prêcher la vertu, mais partout où les
marchands foutent les pieds, ils salissent la moquette. Prions avec Eli Flory: "Que les
blogueurs que nous sommes sachions préserver notre liberté de jugement. Là est notre richesse, et peut-être notre crédibilité, deux vertus essentielles qui manquent quelquefois à certains
critiques de la presse écrite."
Par Joseph Périgot
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Jeudi 3 mai 2007
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2007
16:39
La "littérature engagée" que défendaient Sartre et Les Temps Modernes a fait long feu. On a l'exemple
des romans et des pièces de Sartre lui-même – "Les Chemins de la liberté", "Les Mains sales" – qui sont illisibles aujourd'hui (je n'ai pas essayé de les relire, mais je n'en ai pas la moindre
envie, c'est un signe !).
Cela dit, Sartre n'a jamais appelé les écrivains à se mettre au service d'un parti, d'un programme politique et social. L'engagement qu'il
prône n'a rien à voir avec le "réalisme socialiste". Qu'est-ce que la littérature? est un manifeste contre l'art pour l'art, où il affirme la
responsabilité de l'écrivain: chacune de ses paroles a un sens, des retentissements, comme chacun de ses silences. "On regrette l'indifférence de Balzac
devant les journées de 1848, l'incompréhension apeurée de Flaubert en face de la Commune; on les regrette pour eux: il y a là quelque chose qu'ils ont manqué pour toujours. Nous ne voulons rien
manquer de notre temps."
Sans aller jusqu'à prendre les mots pour des "pistolets chargés", comme Sartre le dit, reprenant l'expression de Brice Parain, la "littérature
pure" chère à un Gide ne me concerne pas. Pire: je ne comprends pas ce que ça veut dire, comment ça peut exister, l'art pour l'art. L'art n'a de valeur que pour la vie. Et la vie d'un être humain est indissociable de la société, donc étroitement dépendante de son organisation, c'est à dire de la politique, au sens étymologique du terme.
Une littérature "engagée" pâtit de sa finalité, se perd le plus souvent dans le message qu'elle prétend transmettre, mais une littérature
"dégagée" est une aberration, qui trahit un écrivain infirme, amputé d'une partie essentielle de lui-même. Lobotomisé. Ça me fait penser à l'éradication du sexe (aïe !) par l'église
catholique.
Par Joseph Périgot
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Mardi 1 mai 2007
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12:19
Les archives de l'I.N.A. (Institut National de l'Audiovisuel) sont accessibles sur ina.fr. 100.000 émissions de radio et de télé, dont un extrait est proposé gratuitement et le téléchargement pour quelques euros (1,5 à 5). Ainsi peut-on voir ou revoir Soljenitsine chez Pivot, en 1974, ou Marguerite Duras interviewée par Pierre Dumayet, en 1964, à la sortie de "Lol V. Stein".
J'ai retrouvé une émission du "Masque et la Plume", datant de mars 1974, consacrée à la situation de la librairie et de l'édition française, et motivée par l'ouverture du premier magasin FNAC, rue de Rennes, à Paris. Le monde du livre est en émoi avec l'apparition de cette grande surface spécialisée pratiquant un discount de 20% (la Loi Lang sur le prix unique du livre sera promulguée 7 ans plus tard).C'est la première fois que "Le Masque" aborde le sujet de l'édition. Autour de François-Régis Bastide, la tribune réunit le président de la Fédération des Syndicats de Libraires, le directeur du S.N.E. (Syndicat National de l'Edition) et du Cercle de la Librairie, et l’éditeur Christian Bourgois.Les problèmes qu'on connaît sont déjà là, en moins graves: la situation n'est pas encore désespérée! D'ailleurs, il y a des interlocuteurs pour se montrer assez confiants. Que les livres soient vendus dans de grandes surfaces a au moins l'avantage d'élargir leur champ de diffusion – à la condition, bien entendu, que ces magasins ne bénéficient pas de remises exceptionnelles.Le problème de la lecture est déjà cruel. Pas sûr qu'il se soit aggravé; le développement de la littérature de jeunesse et son introduction dans les écoles l'ont peut-être même un peu contenu. Dans cette émission vieille de trente ans, Christian Bourgois tient le même propos qu'au Salon du Livre 2007: le nombre de lecteurs est dérisoire, on est entouré de gens qui ne lisent pas... Après six ans d'activité, l'éditeur affirmait, en 1974, n'avoir vendu aucun des livres de son catalogue à plus de mille. Les versions "poche" ne doivent pas faire illusion: bien que peu chères, elles connaissent des tirages de l'ordre de 10.000 exemplaires.
Par Joseph Périgot
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Dimanche 29 avril 2007
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Pour la musique, on est passés sans sourciller du 78 tours au CD et au DVD, ou au téléchargement sur disque dur. Peu importe le contenant, pourvu qu'on ait l'ivresse de la musique. La musique reste elle-même dans des contenants différents.
Il en va autrement pour le livre. Un livre n'est pas un pur contenant. Il existe en tant qu'objet ne ressemblant qu'à lui-même. On le porte sur soi, dans sa poche, contre son cœur. On le sent, avec son nez (papier+encre). On le caresse – typographié, il a un léger relief. On a un rapport sentimental avec lui. Vivant. Humain. En cas de déménagement, les livres accumulés au long des années, qui ont tous leur petite histoire (parfois, ici et là, une grande histoire) pèsent très lourd, trop lourd pour les déménageurs, mais on ne s'en séparera pas pour un empire – alors que la plupart resteront fermés à jamais.
La femme que j'aime avait toujours habité dans des appartements trop petits. Quand elle put s'offrir une grande maison, quel ne fut pas son plaisir de pouvoir disposer ses livres sur une seule rangée, les étaler, chaque tranche visible, lisible, donc à sa place dans le classement alphabétique et facile à retrouver, au lieu des deux rangées, l'une cachée derrière l'autre, qu'imposait une bibliothèque à l'étroit!
Quand, pour la première fois, un éditeur – qu'il soit nommé: il s'agit de Pierre-Jean Oswald – a décidé de faire un livre avec le texte sorti de moi, j'étais exalté. Je ne dormais plus. Le jour où je devais lui remettre la copie définitive – théoriquement bonne à imprimer, donc à faire un livre – j'ai été victime d'une diarrhée qui m'a fait rater le rendez-vous!
Un livre... C'est beaucoup plus qu'un livre...
Patrick Bazin, directeur de la bibliothèque municipale de Lyon, conservateur général des bibliothèques et président de l'Institut d'Histoire du livre, en parle magnifiquement dans son blog de Livres Hebdo et en tire des conclusions sur son avenir, à un moment où le e-paper semble le menacer:
"Du fait de sa forme stable, linéaire et close, facilement appréhendable dans sa totalité (unité de lieu et de temps), le livre est un lieu de mémoire et de représentation. Sa lecture déroule un théâtre intérieur par lequel le lecteur se représente à son rythme ce que l’auteur lui raconte tout en se représentant lui-même et en s’affirmant lui-même, au miroir de l’auteur, comme lecteur singulier. Certes, ainsi que toutes les autres formes d’expression orale ou écrite, le livre prolonge et élargit la conversation que les hommes se font depuis toujours, une conversation qui les dépasse et les enveloppe tel un tissage de mots sans limite et sans fin. Mais, paradoxalement, il y parvient dans l’illusion d’un huis clos hors temps où le lecteur viendrait écouter la voix d’un confident lui raconter le monde et, par la même occasion, le révéler à lui-même. Cette confiance, non seulement dans le texte, mais dans l’auteur qui vous parle, dans sa façon de vous faire signe (son intentionnalité) et dans l’image qu’il vous renvoie de vous-même, est essentielle."
Par Joseph Périgot
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Vendredi 27 avril 2007
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2007
09:54
La librairie, lieu de rencontre... Avec les auteurs, qui sont enfermés dans leurs livres et qu'il faut aller débusquer. Avec les lecteurs, du même quartier, de la même ville, jusque là anonymes. Avec les libraires, bien sûr, dont la tâche principale, au fond, est de transmettre une passion.Bref, que la librairie soit un lieu de vie. Où l'on puisse boire le thé, pourquoi pas? Le thé, ou une mousse, ou un verre de côtes. Et puis, allez, on se laisse tenter par une petite quiche lorraine... Certains cinémas d'art et essai ont réussi à créer autour d'eux cet espace vivant. Je pense, dans ma région, à Utopia, à Avignon, et au Sémaphore, à Nîmes.Et, il ne faut pas croire, il y a aussi du vivant sur Internet! Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur tel auteur, c'est quelque part sur le web. Alors pourquoi le web ne serait-il pas consultable au sein même de la librairie? Et comme le libraire ne peut pas faire la nounou pour chaque client, le dialogue peut passer par un blog.C'est ce que fait un libraire, dans un bourg, à 20 kms de Limoges, il discute avec ses clients sur le blog, leur conseille tel bouquin qui vient de sortir, mais aussi commente l'actualité régionale (il n'y a pas que la littérature, dans la vie!) Le blog fait partie intégrante de sa librairie, il ne vend pas un livre sans y joindre l'adresse Internet, et il a une centaine de visites par jour.On peut imaginer trente-six initiatives de ce genre, qui vont dans le sens de la vie et de la littérature. Par exemple, je connais des gens qui se réunissent entre copains, une fois par mois, pour se faire la lecture. Ça pourrait se passer entre clients de la librairie.Il faudrait construire des passerelles entre tous les lieux concernés par le livre, en particulier librairies, bibliothèques, écoles. La médiathèque d'une petite ville près de chez moi a fait un accord avec les écoles primaires et le collège, pour que chaque classe se rende au moins une fois par mois à la médiathèque. Pourquoi pas mettre les librairies dans le coup? Leur caractère commercial ne devrait pas être un obstacle, puisqu'il s'agit d'un commerce pas comme les autres.Cela dit, le libraire ne peut pas se couper en quatre et son espace non plus. Cette librairie rêvée devra être aidée par la collectivité. On subventionne bien les clubs de foot. Mais l'état politique du pays n'est guère encourageant: depuis vingt ans, les services publics se ratatinent, jusqu'à la sécu qui est menacée! Alors, les bouquins, vous pensez bien...
Par Joseph Périgot
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Mercredi 25 avril 2007
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2007
15:46
Le S.L.F., Syndicat de la Librairie Française, qui regroupe quelque 500 librairies indépendantes sur les 2000 à 2500 que compte la France, a annoncé la création d'un site de vente sur Internet. On a envie de dire: enfin! Dix ans après la création d'Amazon, à un moment où la vente en ligne atteint 4,5% de parts du marché, avec une progression de 35% en 2006, il y avait urgence. Faire des procès à Amazon et Alapage, en les accusant d'enfreindre la loi sur le prix unique avec le port gratuit, c'était de bonne guerre et un juste combat, mais un peu court. Polémiquer avec les éditeurs qui consentent aux sites marchands la même ristourne qu'aux libraires ou qui acceptent la numérisation de leurs ouvrages pour le programme de recherche de contenu proposé par Amazon ("Cherchez au cœur"), ça, c'était tout simplement vain, inefficace et révélateur du malaise.C'est un portail qui est annoncé pour début 2008, c'est à dire une plateforme regroupant les 500 librairies, avec la possibilité pour chacune d'y gérer son propre site. On peut raisonnablement penser que les 500 fonds additionnés regrouperont tous les livres disponibles en français (environ 500.000), ce qui dispensera de la commande à l'éditeur et raccourcira donc le délai de livraison. Un petit plus par rapport aux sites marchands les plus connus (Amazon, Alapage, Chapitre, Fnac), qui fonctionnent sans stock. Même avantage par rapport aux sites de grosses librairies, dont le stock est forcément limité (92.000 ouvrages, par exemple, pour Ombres Blanches, à Toulouse).Mais Renny Aupetit, secrétaire général du S.L.F., tient un propos inquiétant au Journal du Net: "Notre objectif est surtout de faire venir des lecteurs dans nos magasins. Internet prend de plus en plus de place dans notre relation avec nos clients. Par exemple, de plus en plus de commandes et de réservations sont faites par e-mail." Le "surtout" fait tache. Internet ne serait qu'un bon outil permettant aux bons libraires de fonctionner comme avant. Le représentant des libraires n'a pas compris que ce qui se prépare, c'est une révolution copernicienne: les librairies viendront en complément de la vente en ligne. En supplément. Un "supplément d'âme", comme on l'a dit. Ce supplément étant essentiel pour toute une clientèle, le commerce des livres en ville ne disparaîtra pas, mais la transition risque d'être douloureuse si le virage est mal pris ou mollement négocié.
Par Joseph Périgot
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Lundi 23 avril 2007
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04
2007
11:53
Il est de bon ton, dans les milieux que je fréquente, de défendre la librairie en ville contre la librairie en ligne. "De bon ton", c'est peu dire: on en fait une affaire de
morale, campant le libraire en héros de notre temps, dévoué à la bonne cause au mépris de ses propres intérêts. Et comme il est menacé de mort, ne pas le défendre reviendrait à se faire le
complice du système inhumain qui cherche à l'abattre.
Je ne sens pas les choses comme ça. Les librairies sont des lieux amis, dont je bénis la présence parmi les banques et les magasins de fringues, qui prolifèrent dans les centres-villes. Je ne
manque pas d'y fureter, surtout en déplacement. Mais ce sont essentiellement les livres et non les libraires qui m'y attirent. Les libraires, ils m'ignorent, ils m'accordent moins d'attention que
le premier commerçant venu, qui va me demander: "Vous désirez?" ou "Puis-je vous aider?"
On peut voir dans ce comportement le respect des clients, qui entrent pour la plupart sans projet d'achat précis, feuillètent, butinent, pour enfin se laisser tenter. Mais alors, l'espace devrait
être organisé en conséquence – il faudrait au moins où s'asseoir – et la visite devrait être accompagnée, guidée, éclairée. C'est rarement le cas. Je suis même tombé un jour sur une pancarte
accrochée aux rayonnages: "IL EST DEFENDU DE LIRE"! Je ne blague pas, le libraire en avait marre des ados qui lisaient les BD sans payer.
Dans un forum de Livres Hebdo sur l'avenir des librairies indépendantes, quelqu'un écrit
:"Et si Internet faisait trembler certains libraires indépendants parce que justement ils ont tendance à oublier les bases du métier que sont : l'accueil, le
conseil, l'écoute, la valorisation du fonds par des libraires passionnés et formés... ce supplément d'âme qu'on ne retrouvera jamais sur la toile."
Nombre de librairies sont en effet devenues de simples magasins. Je n'accuse pas les libraires: ils sont victimes de la crise de la lecture et de
l'édition, et survivent comme il peuvent sous la pression des grands groupes, mais les magasins de livres sont voués à disparaître, ils ne feront jamais
le poids devant les librairies en ligne. D'autant que celles-ci offrent des services de plus en plus pointus (par exemple, le "Cherchez au cœur" d'Amazon, qui permet la recherche avec mots-clés
dans le corps des textes numérisé).
L'avenir à court terme n'est pas rose, mais je veux croire l'agent littéraire américain Andrew Wylie, qui déclarait au journal Le Monde, en octobre 2006:
"Le circuit de vente des livres va se développer d'une manière très favorable aux livres de qualité. Les grandes chaînes de librairie, qui sont extrêmement
néfastes, ne mettant en avant que des livres médiocres, à vente rapide, et négligeant totalement le fonds, sont en perte de vitesse. Grâce notamment à Amazon, qui est une révolution. Le marché va
se partager entre Amazon et les librairies indépendantes, dont le réseau, aux Etats-Unis, a été bien endommagé, mais va se reconstruire. Je suis certain que les défaitistes se
trompent."
Pour aider ce commerce pas comme les autres, ne faudrait-il pas créer un label équivalent à l'Art & Essai? C'est l'une des 55 propositions de Baptiste-Marrey, dans son livre "Les Boutiques
des merveilles", consacré à la défense de la librairie indépendante. [Commander ce livre]
Par Joseph Périgot
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Mardi 17 avril 2007
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2007
19:37
"La mesure du taux d'audience est devenue le jugement dernier du journaliste: jusque dans les lieux les plus autonomes du journalisme, à part peut-être Le Canard enchaîné, Le Monde diplomatique, et quelques petites revues d'avant-garde animées par des gens généreux et "irresponsables", l'audimat est actuellement dans tous les cerveaux. Il y a aujourd'hui une "mentalité audimat" dans les salles de rédaction, dans les maisons d'édition, etc. Partout, on pense en termes de succès commercial. Il y a simplement une trentaine d'années, et ça depuis le milieu du XIXème siècle, depuis Baudelaire, Flaubert etc., dans le milieu des écrivains d'avant-garde, des écrivains pour écrivains, reconnus par les écrivains, ou, de même, parmi les artistes reconnus par les artistes, le succès commercial immédiat était suspect: on y voyait un signe de compromission avec le siècle, l'argent... Alors qu'aujourd'hui, de plus en plus, le marché est reconnu comme instance légitime de légitimation. On le voit bien avec cettte autre institution récente qu'est la liste des best-sellers. [...] A travers l'audimat, c'est la logique du commercial qui s'impose aux productions culturelles. Or, il est important de savoir que, historiquement, toutes les productions culturelles que je considère – et je ne suis pas le seul, j'espère –, qu'un certain nombre de gens considèrent comme les productions les plus hautes de l'humanité, les mathématiques, la poésie, la littérature, la philosophie, toutes ces choses ont été produites contre l'équivalent de l'audimat, contre la logique du commerce. Voir se réintroduire cette mentalité audimat jusque chez les éditeurs d'avant-garde, jusque dans les institutions savantes, qui se mettent à faire du marketing, c'est très inquiétant parce que cela risque de mettre en question les conditions mêmes de la production d'œuvres qui peuvent paraître ésotériques, parce qu'elles ne vont pas au devant des attentes de leur public, mais qui, à terme, sont capables de créer leur public." Extrait de "Sur la télévision", p.28. [Commander ce livre]
Par Joseph Périgot
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Mardi 17 avril 2007
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2007
15:08
Les chiffres sont aisément manipulables — et nos gouvernants ne s'en privent pas —, il faut donc s'en méfier (des chiffres et des gouvernants!), mais quand leur source n'est pas douteuse, ils sont "éloquents", comme on dit. Je suis allé fouiller dans le Quid, aux chapitres concernant la production éditoriale. Ce sont les chiffres de 2004. Ils sont tirés, pour la plupart, de Livres Hebdo, d'enquêtes SOFRES ou d'organismes officiels comme le Centre National du Livre et le Syndicat National de l'Edition. Tout ne doit pas être faux... Nombre de titres publiés: 65345 dans l'année, dont 12601 romans (en 1985: 29068, soit moins de la moitié). Ce chiffre se décompose en 33556 nouveautés et nouvelles éditions, et 31789 réimpressions. [200 livres par jour, dont 100 nouveautés!]
Tirage moyen par titre: 7 840 (en 1985 : 12 417). 50 % des ouvrages littéraires sont tirés à moins de 5 200 exemplaires, 24 % de 6 000 à 12 000, 8 % de 12 000 à 18 000, 6,5 % de 18 000 à 24 000, 5 % de 24 000 à 36 000, 7,5 % au-delà. Volumes produits: 512,3 millions; romans: 143,8 millions. [Et 100 millions vont au pilon.]Seuil de rentabilité d'un roman: 6 000 exemplaires. Sur 10 titres publiés par un éditeur, 2 ou 3 se vendent passablement et 1 ou 2 seulement sont de bonnes ventes. [Le seuil à 6000, c'est chez les gros qui ont de gros frais de structure: locaux dans le VIème arrondissement, pdg grassement payé, avion en classe affaires etc. Chez les petits, le seuil est quatre fois plus bas.]Décomposition du prix d'un livre (en %): détaillant 34 à 38, fabrication 12 à 20, éditeur 12 à 16, auteur 10 à 12, distributeur 10 à 12, diffuseur 5 à 8, TVA 5,5. [10 à 12 % pour l'auteur, c'est vite dit! On ne peut en arriver à ce chiffre qu'en mélangeant les best sellers et les ventes "confidentielles", puisque plus on vend plus le % est important – il pleut toujours où c'est mouillé – et en ignorant que pour certains secteurs de vente, par exemple les clubs du livre, les droits d'auteur sont laminés, jusqu'à moins de 1%]Nombre d'éditeurs: entre 6 000 et 7 000 ont publié au moins 1 titre en 2002 ; 800 ont une activité régulière et 350 une activité significative.Manuscrits reçus par La Poste: Gallimard 6000, Le Seuil 4000, Pol 3000, Minuit 2000. Publiés : 1 sur 2 000. [ Jouez plutôt au loto.]Chiffre d'affaires des 10 premiers éditeurs (en millions d'€, 2004). Hachette Livre 1 431,5, Editis 717,4, France-Loisirs 404, Atlas 387,6, Média Participations 308,7, La Martinière 260, Flammarion 238,1, Gallimard 221,1, Lefebvre-Sarrut 213,5, Albin Michel 212,1.Nombre de points de vente (en 1995) : 26090 dont presse 11990, supermarchés et magasins populaires 7250, librairies-papeteries à choix restreint 3000, librairies générales à assortiment diversifié 2300, hypermarchés 1000, librairies spécialisées 500, librairies multi spécialistes et grandes surfaces spécialisées 50.
Titres disponibles en librairie: 498000. Assortiment moyen d'une librairie générale : 10 000 à 20000 livres.Canaux de vente (répartition des achats en valeur (en %) : VPC et clubs (dont France Loisirs) 22,6 (dont ventes par Internet 4,6), grandes surfaces spécialisées (dont Fnac) 21,8, non spécialisées (dont hyper) 20,1, librairies 19,1, maisons de la presse 7,2, soldeurs/occasion 1,8, grands magasins 0,6, courtage 0,2, autres (comités d'entreprise, kiosques, gares, salons...) 6,5. [Les libraires ne vendent que 1 livre sur 5.]Principales librairies: Chiffre d'affaires, livre (en millions d'€, 2005) : Mollat (Bordeaux, créée 1896 par Albert Mollat ; surface de vente : 2 700 m2, titres : 160 000 ; livres en stock : 320 000) 21,9. Le Furet du Nord (Lille) 20,7. Sauramps (Montpellier) 19,7. Librairies à distance: quelques dizaines de sites Internet dont Amazon (USA, 3,4 milliards de $ en 1998), fnac.com (magasin en ligne de la Fnac). En 2002, les ventes de livres via Internet ont représenté 1 % du marché (4,5 millions d'ex. sur 450 millions vendus). [ Le marché progresse de 25% par an.]
France Loisirs. Détenu à 100 % par Bertelsmann depuis mars 2001. Adhérents (en millions): 3,8. Exemplaires vendus (en 2005) : 24 000 000 (8 % du marché français). Titres : 650/an. Tirage moyen: 10 000 ex. [Comment expliquer un tel poids des clubs? C'est un abonnement-assurance à la culture, puisque les clubs sont censés diffuser les "meilleurs titres". L'acheteur a un peu la main forcée, les "livres du mois" étant envoyés par défaut. Le taux de lecture doit être assez bas.]Achat de livres: 54,2 % des Français ont acheté au moins un livre. Chaque acheteur a acquis en moyenne 7,8 ouvrages (pour 83 €). Nombre d'écrivains: chaque année, 6 000 à 6 500 auteurs (dont 1 500 à 2 000 de romans) publient un livre.Droits d'auteur. Montant des % (sur le prix de vente HT, décidé de gré à gré) : littérature : 5 à 15, ouvrages illustrés : 7 à 12, jeunesse : 5 à 7. Exploitation des droits dérivés et annexes : par l'éditeur : habituellement 7 % ; par un tiers : recette à partager entre auteur et éditeur (50/50). Écrivains « professionnels » : en 2003 : 1 803 écrivains (représentaient 60 691 578 € de droits d'auteur déclarés). Revenu annuel : moins du Smic : 44 % ; plus du Smic : 56 % (environ 70 personnes touchaient plus de 115 342 € et 28 plus de 230 685 €). La plupart avaient un métier principal (notamment les auteurs d'ouvrages d'érudition) ou annexe (journalisme, radio, télév., etc.).
Par Joseph Périgot
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